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Inspiration et créativité veronica Inspiration et créativité veronica

De combien de silence une personne créative a-t-elle besoin avant de pouvoir entendre ses propres idées ?

Certains jours, à peine réveillée, j’ai la désagréable sensation qu’il y a beaucoup trop de monde dans ma tête. Pas au sens multipersonnalité (même si…), mais parce que nous sommes exposés, dès les premières minutes de notre journée, à un tsunami d’images et de mots non sollicités. Surtout si on a la fâcheuse habitude de consulter notre téléphone sitôt qu’on ouvre les yeux.

Aussitôt, nous nous retrouvons exposés aux pensées des autres, à leurs opinions, leurs réactions, leur énergie, parfois même dans une autre langue que la nôtre. On lit quelque chose, puis directement autre chose, puis encore d’autres mots, et jamais de la même personne. Et au bout d’un moment arrive cette sensation étrange de ne plus réfléchir vraiment, mais seulement de réagir à ce que l’on consomme, parfois malgré nous. Comme si nos propres pensées n’avaient même plus l’opportunité de s’échapper et de prendre forme.

Et je le vois bien dans mon quotidien : il y a tant de choses qui tournoient dans ma tête, que j’aimerais pouvoir dire, partager, transmettre. Je ne suis jamais à court d’idées, et plusieurs idées de futurs livres existent déjà dans mon esprit. Une simple phrase, une conversation, suffisent à éveiller l’inspiration en moi. Pour les textes de ce blog, pour mes projets professionnels. Le “matériel” est là, je le sais, et pourtant bien trop souvent il me semble inaccessible, tel un diamant profondément enfoui dans le sol à l’abri des regards, y compris du mien. Souvent, quand j’essaie de lui donner forme, l’or me file entre les doigts. Que c’est frustrant !

Je crois que nous nous sommes trop habitués à entendre constamment les pensées des autres, et que tout ce “bruit” constant étouffe nos propres élans créatifs. Et le plus triste, c’est que nous n’en avons souvent pas conscience. Et puis, pour ceux d’entre nous qui écrivent sur des plateformes publiques, il y a la pression d’écrire pour une “audience”. Celle d’être digne de leur temps et de leur attention. Elle rampe sournoisement en nous à chaque fois que l’on prend le stylo (ou le clavier), même quand on pense être au-dessus de ça. Et cette pression, elle tue notre spontanéité à petit feu. Mais ce n’est pas tout. Personnellement, à chaque fois que j’appuie sur “Publier”, j’ai une petite montée d’appréhension pour les commentaires à venir.

Des fois, j’imagine les potentiels lecteurs comme des ombres tapies dans le noir, prêtes à dégainer leurs opinions et leurs arguments (qui souvent n’ont pas vraiment de lien avec le sujet de départ, en plus), et cette présence invisible me déplaît. C’est un stress qui n’a rien de bénéfique, en particulier si vous êtes, comme moi, des personnes hautement sensibles. Viennent s’ajouter à cela les innombrables textes pondus par les IA qui nous laissent avec la sensation de lire toujours la même voix, les mêmes formulations, le même rythme… Dire que cela me désole est un euphémisme.

Et quelque chose me fait peur là-dedans : à force d’être abreuvés des opinions des autres, est-ce que nos pensées demeurent vraiment les nôtres ou ont-elles été façonnées insidieusement par ces mêmes textes qui croisent notre route encore et encore et que l’on absorbe forcément un peu, d’une manière ou d’une autre, qu’on le veuille ou non ?

Quelle part de nos pensées nous appartient réellement, alors que nous sommes constamment entourés de celles des autres ?

Parfois, j’ai l’impression de me vider de ma créativité chaque jour un peu plus. Mais en fait, je ne crois pas qu’elle s’envole aussi facilement. Je crois que le problème, c’est notre perméabilité aux éléments extérieurs. Aux autres. Parce que pour se développer librement, la créativité a besoin d’espace. Au sens propre comme au sens figuré, souvent, même si là je parle spécifiquement d’espace mental. Sans aller jusqu’à jeter notre iPhone aux orties et déménager dans une cabane au fond des bois, offrir un peu de place (et de silence) à nos pensées, et ce assez longtemps pour qu’elles aient le temps de mûrir, c’est les traiter avec tout le respect et l’attention qu’elles méritent. En plus, en les gardant pour nous quelque temps, on leur évite de se frotter trop tôt aux inévitables comparaisons et à l’influence des autres.

Et ça, c’est un véritable poison pour notre créativité.

Lorsque j’imaginais les premiers temps après la publication de mon premier livre, je pensais que je serais immensément fière et enthousiaste de le présenter “au monde” (ChatGPT, sors de ce corps). Que j’allais saouler les gens à force d’en parler, et qu’il faudrait me supplier d’arrêter et de changer de sujet. C’était le projet d’une vie, un rêve qui m’a accompagné durant la majorité de mon existence. Et pourtant, une fois publié, c’est comme si je l’avais déjà classé et rangé afin de préparer la suite. Et je n’arrive pas à me sentir particulièrement fière. Je le suis, au fond, bien sûr. Parce que… j’ai écrit un livre, quoi. Mais il est difficile de ne pas se laisser emporter dans les comparaisons et le jugement, quand bien même on les sait vains et stériles.

C’est pour ça que je trouve important de passer du temps en solo avec nos projets, avec nos propres pensées, avant de les confronter au monde extérieur. Et c’est l’un des meilleurs moyens de toucher les gens droit au cœur : transmettre, sans interférences, la matière brute qui sommeille dans nos pensées. Pas en imaginant un amphithéâtre rempli de juges, carnet et stylo à la main, prêts à dégainer leurs critiques et leurs réactions.

Désormais, lorsque j’écris un texte, j’aime bien l’imaginer comme une missive secrète soigneusement imbibée de mes mots, qui finira bien par trouver quelqu’un à qui ils feront du bien.

Et je ne crois pas que l’on puisse “perdre sa voix”. Je crois par contre en la nécessité de baisser le volume de celles des autres, afin de développer suffisamment notre ouïe pour finalement entendre notre propre voix.

— veronica

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L'art de prêter attention veronica L'art de prêter attention veronica

Comment la qualité de notre attention donne des couleurs à la vie (et ce que nous perdons en n’étant jamais vraiment présents)

Faire acte de présence, prêter attention, s’imprégner de ce que l’on regarde, de cet instant que l’on vit là maintenant. Contempler. Savourer. Différents mots, mais une idée commune : retrouver une qualité de présence suffisante pour que notre quotidien change de couleur.

Cet article fait partie d’une série de 3 textes consacrés à la qualité de notre présence (étroitement liée à la qualité de notre vie).


Ce sont les moments ordinaires qui façonnent une vie, bien plus que nos réussites ou notre statut social. À mes yeux, tout cela compte bien peu. Je pense même que cela nous éloigne encore plus de cette qualité de présence dont je parle souvent, car justement, c’est dans les instants ordinaires qu’elle est la plus à même de se cultiver.

Faire acte de présence, prêter attention, s’imprégner de ce que l’on regarde, de cet instant que l’on vit là maintenant. Contempler. Savourer. Différents mots, mais une idée commune : retrouver une qualité de présence suffisante pour que notre quotidien change de couleur. Avec le temps, je réalise que ce en quoi nous concentrons notre attention a littéralement le pouvoir de modifier notre perception du quotidien. S’octroyer quelques minutes le matin pour déguster son thé aux effluves de bergamote, à l’extérieur ou près d’une fenêtre, et simplement écouter le gazouillis des oiseaux dans les arbres. Écouter le son de la brise matinale danser dans les hautes herbes, et les regarder onduler paresseusement.

Lorsque l’on cuisine, par exemple, c’est un festival de stimulations sensorielles : il y a le bruit que fait la lame en tranchant finement ce champignon dodu, et sa senteur étrange qui rappelle à la fois la douceur et la terre. Il y a aussi le discret clapotement des oignons en train de revenir dans la poêle, la chaleur enveloppante de la vapeur se dégageant de notre préparation, et aussi la vue plaisante de notre repas en train de mijoter, sans parler de l’odeur alléchante s’échappant de la cuisine. Quand nous nous arrêtons pour renifler une fleur, il n’y a jamais qu’une simple odeur dans cet instant-là. Il y a aussi le son du bourdonnement d’une abeille sur la fleur d’à côté, et peut-être quelques gouttes d’eau sur une feuille voisine, rescapées de la rosée matinale. Au loin résonnent sans doute les bruits de la vie : un chien qui aboie, des rires d’enfants, deux personnes plongées dans une discussion après s’être croisées par hasard, le vent jouant avec les branches. Tout autour de nous, il se passe toujours quelque chose en parallèle.

Au-dessus de chez moi, il y a une forêt dans laquelle j’aime bien aller marcher ; on y trouve de tout petits sentiers dessinés entre les arbres et, chaque fois que j’y vais, je me sens transportée dans un autre monde. Mon moment préféré pour y aller, c’est le matin, en particulier durant l’été ; l’air y est encore frais, et la forêt conserve encore en son cœur quelques gouttes de l’humidité nocturne. Lorsque je m’avance sur ces sentiers, c’est une incroyable chorégraphie sensorielle qui prend forme : la sensation de la mousse qui s’enfonce sous mes pas, la caresse d’un rai de soleil qui perce à travers les branchages, l’odeur de la résine qui s’infiltre dans mes narines, le craquement des brindilles au fur et à mesure de ma progression, avec comme seul fond sonore le chant des oiseaux, le grondement de la rivière en contrebas et celui des feuilles bruissant dans l’air matinal.

Souvent, je m’arrête un instant, les yeux clos, comme pour imprimer à jamais cet instant dans ma mémoire, et c’est toujours cette même émotion qui me traverse. Celle de me sentir en lien étroit avec cette vastitude autour de moi, celle de la gratitude, aussi. Un bain de forêt. Un souvenir qui réchauffera mon cœur à jamais.

Lorsque nous sommes plongés dans un livre qui nous transporte, certains détails accentuent le plaisir de ce moment : l’odeur des pages que l’on tourne du bout des doigts, presque tendrement, le ronronnement familier du frigo en arrière-plan, la respiration régulière du chat blotti à l’autre bout du canapé. Et c’est la même chose pendant nos discussions avec d’autres personnes : nous ne faisons pas qu’écouter leurs paroles. En étant suffisamment présents dans l’instant, nous pouvons parfois apercevoir un éclat particulier dans leur regard, au moment d’évoquer un souvenir émouvant, ou encore percevoir la tension derrière leur sourire pourtant rayonnant.

Nous ratons tant de choses, tant d’indications sur l’état de santé de nos liens, en étant constamment absorbés par ces autres choses qui nous semblent toujours plus importantes ou plus urgentes. Et ces petits bonheurs de la vie, ces petits instants de rien, nous ne pouvons pas les voir lorsque notre attention est accaparée par un petit rectangle de lumière empli de rien — ce prédateur des temps modernes, responsable en partie de l’engourdissement collectif de nos cervelles. Quelle tristesse, quel dommage. Écrire ces mots me fait réaliser qu’il me semble de moins en moins facile d’aimer ce monde qui, lui, semble de plus en plus indifférent, artificiel et surtout appauvri, appauvri de tant de choses qui font pourtant sa valeur. Mais ça m’a aussi rappelé autre chose : ce qu’on fait de notre propre monde, ça, c’est encore entre nos mains.

La qualité de notre présence transforme notre relation à la vie.

Nous pouvons choisir où va notre attention, choisir de regarder ce qui ouvre notre cœur plutôt que ce qui le referme, choisir la présence au lieu du brouhaha numérique, et choisir de nourrir les liens qui nous font du bien plutôt que ceux qui ne nous apportent rien. Des “petits” choix qui font, en grande partie, la texture de notre quotidien. C’est la magie de mettre de l’attention, et donc de l’intention, dans nos gestes et nos actions : dans notre vie de tous les jours, rien n’a forcément changé, et pourtant, nous ne la percevons plus de la même manière.

Et tous ces instants-là, lorsqu’on les vit pleinement, deviennent peu à peu si indissociables de notre bien-être quotidien qu’il nous suffit, où que l’on soit, de fermer les yeux pour les retrouver. Comme une réserve de petits bonheurs dans laquelle nous pouvons venir puiser chaque fois que le besoin s’en fait sentir.

— veronica

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Pourquoi vivre semble parfois si difficile ?

Je me demande à quel moment le besoin de temps pour soi est devenu une source de culpabilité. C’est vrai, si nous sommes un tant soit peu à l’écoute de nos besoins, celui de ralentir ne nous a sans doute pas échappé. Qui n’aurait pas besoin de lever pied, dans cette folle époque que nous vivons ? Personne, probablement. La fatigue mentale n’épargne personne.

Cet article fait partie d’une série de 3 textes consacrés à la qualité de notre présence (étroitement liée à la qualité de notre vie).


Je me demande à quel moment le besoin de temps pour soi est devenu une source de culpabilité. C’est vrai, si nous sommes un tant soit peu à l’écoute de nos besoins, celui de ralentir ne nous a sans doute pas échappé. Qui n’aurait pas besoin de lever pied, dans cette folle époque que nous vivons ? Personne, probablement. La fatigue mentale n’épargne personne. Pourtant, même si on sait que l’on devrait, ça ressemble parfois à une mission impossible. Peut-être parce que l’on culpabilise de prendre un moment pour souffler — pour ne pas devenir dingue — alors qu’autour de nous les autres continuent de s’agiter. La frénésie ambiante semble aussi contagieuse que pourrait l’être un virus : tout le monde tente de l’esquiver, mais il est quasi impossible de passer entre les mailles du filet.

Ou peut-être que nous appréhendons le jugement des autres, et ces regards moralisateurs que l’on devine derrière des paroles pourtant “bienveillantes”. Parfois, c’est la peur du conflit qui pousse à se convaincre qu’on peut “tenir encore un peu”. Du temps pour soi, qui n’en rêve pas ? Pourtant, même désiré, il peut faire peur, aussi. Parce qu’alors, le risque est de se retrouver face à soi-même et, peut-être, de devoir affronter certaines choses que l’on préfère ignorer. Pour cela, le rythme de la vie moderne s’avère bien pratique : nous ne sommes presque plus jamais seuls avec nos pensées. Peut-être qu’on rechigne à ralentir parce que nous confondons le repos avec la paresse, hélas monnaie courante dans notre culture de la performance. Comme si ne pas remplir chaque minute qui passe avec des objectifs ou du “rentable” nous faisait perdre du temps. Nous avons fini par croire que notre valeur dépend de ce que l’on produit. Alors que rien ne pourrait être plus faux.

Mais perdre du temps sur quoi ? Sûrement pas sur celui, gigantesque, que nous passons sur internet et plus particulièrement les réseaux sociaux, happés par cette fourmilière numérique qui nous vide la tête et le cœur. Ils nous font miroiter la connexion facile, et donc le gain de temps d’une certaine manière, alors qu’ils nous dérobent de précieux morceaux de vie qui ne reviendront pas. À mes yeux, tout cela a un côté aliénant, qui peut donner la sensation de se faire manipuler (ce qui est le cas, si on y réfléchit).

Finalement, cette fatigue mentale, je me dis qu’elle essaie simplement de nous faire comprendre que notre cœur est fatigué de vivre ainsi. Qu’il a besoin d’autre chose. De moins, mais mieux. Peut-être est-elle comme une amie discrète, celle qui vient gentiment nous rappeler ce qui compte lorsque nous nous égarons en chemin.

Ralentir, créer l’espace nécessaire pour que les moments de repos soient réellement bénéfiques, n’a rien d’une ligne droite que l’on peut suivre les yeux fermés. C’est même plutôt le contraire : un petit sentier en lacets qui demande de se délester au passage du superflu, et à ralentir le pas suffisamment pour écouter. Pour regarder. Et surtout pour voir. Et c’est un travail de tous les jours. Mais il est aussi empreint de douceur, ce chemin qui permet de renouer avec le temps — avec la vie. C’est une voie qui peut sembler radicale vu le monde dans lequel nous évoluons, je ne vais pas dire le contraire, et pourtant…

S’offrir de l’espace et du temps ne devrait pas être un luxe réservé à une autre vie.

Je crois que notre vie, comme la nature, a ses propres saisons, et que nous fonctionnons par cycles. Certaines saisons de la vie appellent au repos, et d'autres à l'expression. Et notre erreur est de nous juger extrêmement durement lorsque l’on ne parvient pas à tenir le même rythme ad aeternam. Ce sont deux modes vies totalement opposés, mais il nous reste la liberté de choisir — construire — la manière d’exister qui nous appelle. Et comme tout conditionnement, cela nécessite tout un processus de “désapprentissage”, mais ce n’est pas cher payé pour enfin mener une vie plus respectueuse de nos besoins et de notre rythme biologique.

J’appelle ça le retour à l’essentiel. Choisir, autant que possible, ce qui nous fait du bien et ce qui sonne juste. Se libérer des comparaisons et des injonctions pour suivre notre propre courant en toute confiance. S’écouter, se respecter, sans s’excuser. Cela crée une sorte de fluidité de l’existence, qui débloque petit à petit ce qui nous semblait manquer à notre vie : davantage de sens, de compassion, de beauté, d’amour de soi. Choisir la présence plutôt que la performance, accepter nos joies comme nos larmes. La rébellion des temps modernes :)

Ce n’est pas toujours très confortable, mais après tout, rien ne fleurit en permanence. Le temps peut devenir un allié plutôt qu’un ennemi, et la seule chose qui sépare les deux c’est… notre qualité de présence dans les moments qui comptent.

— veronica

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Voir le monde autrement veronica Voir le monde autrement veronica

Quand est-ce devenu normal de vivre aussi vite ?

Cet article fait partie d’une série de 3 textes consacrés à la qualité de notre présence (étroitement liée à la qualité de notre vie).


Je crois que le monde devient fou. Parfois, cette vie moderne me fait l’effet d’un mauvais film bloqué sur la touche avance rapide. Tout va si vite. Trop vite, beaucoup trop vite. Le culte de la performance et du “toujours plus vite” est tellement épuisant pour les êtres de traverse… Et pourtant, on se sent inexplicablement coupable lorsqu’on essaie de lever le pied et de ralentir. De mettre le film sur pause le temps d’un instant. Même quand on parvient à s’octroyer quelques heures (parfois seulement quelques minutes) de repos, il y a cette étrange sensation de rater quelque chose qui s’insinue dans notre tête. Comme si le fait de prendre le temps de faire quelque chose nous mettait en retard pour autre chose, nous donnant au passage l’impression d’être paresseux et incompétents.

De toute façon, ces moments-là sont de plus en plus rares, parce que notre attention est sans cesse dispersée dans la frénésie de cette ère digitale. Il devient vraiment compliqué de se concentrer plus de quelques minutes sur un sujet, y compris ceux qui pourtant nous intéressent. En tant que personne sensible, friande de profondeur, ce constat m’attriste au plus haut point. On ne sait plus être simplement présent, ici et maintenant, on ne sait plus prendre le temps. Prendre le temps de prendre le temps.

La douceur de vivre serait-elle devenue incompatible avec le monde moderne ?

Mais je crois que nous allons droit dans le mur en “vivant” de cette façon. Le besoin de “lenteur” et d’une vie plus douce est souvent relégué au second plan ou, pire, considéré comme un signe de faiblesse - celui des personnes mettant trop de cœur en tout et qui en deviennent, aux yeux de la société, des inadaptés. Alors qu’ils nous permettent une certaine stabilité et une qualité de présence qui change notre relation à la vie — et aux autres. Cette force-là n’a rien à envier à cette société de l’urgence pourtant vantée, voire glorifiée. Parce que ce n’est pas la vitesse qui fait notre valeur, ni la quantité d’objectifs que nous atteignons, qu’ils soient personnels ou professionnels. Bien au contraire, même : vivre dans la précipitation nous limite l’accès à une vie qui fait vraiment du bien. Et nous avons tous grandement besoin de cela.

Je me sens très triste face au constat que notre culture accorde plus d’importance à la réussite qu’à la qualité de notre existence. Et les conséquences sont lourdes : on ne voit plus les petites choses, les petits détails, on ne voit plus le besoin de réconfort dans le regard d’un être cher, on ne voit plus les discrets cadeaux que la vie nous offre pourtant au quotidien. Nous n’avons plus de patience pour rien, et nous finissons, comme tout le monde, par vouloir tout et tout de suite. Les relations n’ont plus le temps de se développer naturellement, notre attention se consume dans un flot constant d’informations et de sollicitations sensorielles. La vitesse va de pair, souvent, avec le vide et la superficialité. Mais la profondeur aura toujours infiniment plus à nous offrir. Et c’est en prêtant attention, vraiment attention, à ce qui nous entoure que nous pouvons en saisir le sens et la beauté.

Je crois que, petit à petit, nous commençons à prendre conscience des dommages causés par le rythme insensé qui nous est, bien souvent, imposé — et qui ne s’arrête jamais. Sauf si nous décidons de descendre du train. Comprendre cela est un premier pas… Poser nos jalons pour vivre autrement en est un autre. Mais pour commencer, on peut simplement presser le bouton pause, se préparer un bon latte, fermer les yeux et inspirer profondément.

— veronica

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Oser exister en entier veronica Oser exister en entier veronica

Ce que ça fait de se réconcilier avec soi-même et d’exister en entier

Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.


Je me souviens que, lorsque j’errais sur ce chemin, je me demandais : comment sait-on que l’on s’est réconcilié avec soi-même ? Je me disais que ça changeait forcément tout (et ça me faisait peur). Mais en fait, le changement est presque imperceptible au début. Tellement discret que l’on ne s’en rend même pas forcément compte, jusqu’au jour où l’on réalise tout à coup qu’oser être soi est devenu un peu moins angoissant.

Garder le silence nous fait un peu moins peur (et on se surprend même à trouver cela agréable), et nous mettons davantage d’intention dans nos paroles. Parler moins, mais y mettre plus de sens et de vérité. Et surtout, surtout, la vraie différence, c’est que l’on ne s’excuse plus d’exister.

Nous avons appris, bien malgré nous, à associer le fait de se sentir bien avec le fait d’atteindre (et d’attendre) toujours plus : plus de confiance, plus de courage, plus de valeur, plus de reconnaissance… Et surtout plus de soi. Certaines expressions largement utilisées font d’ailleurs plus de bien que de mal, notamment le fameux (et détestable) “deviens la meilleure version de toi-même”. Le problème, c’est que dans “devenir”, il y a “ce que vous n’êtes pas”. Alors que pour oser exister en entier, nous n’avons pas besoin de plus. Nous avons surtout besoin de moins.

Moins de jugements envers soi-même, moins d’attentes et moins de pression, aussi. Moins de comparaison, évidemment, qui est un véritable poison pour l’estime de soi. Et davantage d’exploration de notre personnalité, de nos valeurs, de nos chagrins, de nos aspirations. Je sais que nous avons tous tendance à nous détourner de ce qui nous gêne ou nous met mal à l’aise, surtout lorsqu’il s’agit de parts de soi, et que la solitude peut sembler effrayante. Pourtant, la plus sûre façon de s’aimer un peu plus (et un peu mieux), c’est précisément d’aller à la rencontre de tout ce qui fait que nous sommes nous. La lumière comme les parts d’ombre, les fiertés autant que les petites hontes — celles que l’on cache dans un recoin de son cœur en prétendant qu’elles n’existent pas.

Exister en entier, cela ne veut pas dire courir après une perfection illusoire. Nous n’avons pas besoin d’être “complets” pour être heureux, au contraire, même : être en devenir, en friche, en construction permanente, c’est normal (et passionnant). Ce qui donne la sensation délicieuse d’être soi-même, d’être fier de ce que l’on est, c’est surtout l’acceptation. Accepter que nous sommes plein de contradictions et de paradoxes, tout autant que de belles choses. Accepter que notre sensibilité cohabite avec de l’intensité, accepter que notre rythme soit à l’opposé de la culture du fast dans laquelle nous baignons, accepter que le besoin de tout comprendre vient avec de l’incertitude permanente, accepter qu’avec les rires viennent les larmes.

Et accepter que notre complexité repousse les gens qui ne sont pas en mesure de nous comprendre. Cette solitude-là, je sais à quel point elle est déchirante… Mais au bout de ce chemin de traverse, il y a la rencontre la plus importante d’une vie : soi-même. Celle qui transforme la trajectoire d’une vie, et qui mène à la joie d’exister — enfin — en entier.

— veronica

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Et puis un jour, on n’arrive plus à faire semblant

Lorsque l’on passe sa vie à faire semblant, à vouloir activement devenir quelqu’un que nous ne sommes pas, je crois qu’il finit par se passer quelque chose au-delà du conscient. Quand les pensées ne suffisent plus à faire entendre raison à la tête, c’est souvent le corps qui finit par dire stop.

Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.


“Je ne peux pas continuer comme ça. Je n’en peux plus.”

C’est drôle, comme de petits changements peuvent s’opérer sans même que l’on en ait conscience. Pourtant, ils tracent déjà une autre route : celle de décider d’être soi, envers et contre tout.

Lorsque l’on passe sa vie à faire semblant, à vouloir activement devenir quelqu’un que nous ne sommes pas, je crois qu’il finit par se passer quelque chose au-delà du conscient. Quand les pensées ne suffisent plus à faire entendre raison à la tête, c’est souvent le corps qui finit par dire stop. Un beau jour, on sent un petit vent de révolte souffler en nous, presque malgré nous, qui nous chuchote : ça suffit. Parfois, ce n’est pas même conscient. Mais le résultat est le même : on s’entend soudainement prononcer ce “non” que l’on retenait depuis longtemps dans notre gorge, on refuse de mettre de l’énergie à argumenter avec une personne sachant d’avance que cela ne servira à rien, à part nous vider de notre énergie. Comme si notre inconscient avait resserré le goulot de sortie des versions de soi plus acceptables. Allez, hop, toi, privée de sortie aujourd’hui. Et on le ressent de manière physique.

Parfois, cela ressemblera à une phrase qu’étrangement, nous ne parvenons pas à terminer, comme si elle refusait de passer le pas de la porte. Ou même un silence, tout au moins un délai de réponse inhabituel. Peut-être qu’on marquera une pause intérieurement avant d’effectuer une action qui jusque-là se faisait presque automatiquement, en réalisant que quelque chose coince. Que cela provoque en nous un malaise, une tension. Il est difficile de mettre des mots sur ce ressenti, pourtant il est impossible à ignorer. À d’autres moments, on n’arrivera plus à dire ces phrases toutes faites que l’on a pris l’habitude de dire, que ce soit pour ne froisser personne ou pour éviter les conflits. Malgré le dictionnaire interne des bonnes manières que l’on étoffe depuis tant d’années et qui contient toutes les tournures que l’on pensait nécessaire pour maintenir la paix dans nos relations (y compris celle avec nous-mêmes).

Peut-être que l’on s’arrêtera au beau milieu de la rédaction d’un texto en réalisant qu’on est en train de mentir, et qu’on n’a plus envie de le faire — parce que mentir commence à nous coûter plus d’énergie que de simplement dire la vérité. Peut-être qu’un beau matin, nous réaliserons qu’au lieu de convaincre quelqu’un de notre valeur, nous avons simplement préféré choisir le silence. Ou encore, cela se manifestera par une prise de conscience surgie de nulle part. Au beau milieu de l’une de nos “prestations”, une pensée très claire nous traversera l’esprit : mais qu’est-ce que je fais ? Pourquoi j’acquiesce alors que je ne suis pas d’accord ? Pourquoi je me sens obligée d’enjoliver les choses / ma réalité / mes pensées / ma vie ? Il y a quelque chose de troublant et dérangeant à s’entendre exprimer notre approbation alors que derrière les mots, nous secouons vigoureusement la tête. Cette distance-là, celle entre ce que nous disons et ce que nous pensons réellement, elle est encore plus grande que le fossé que l’on ressent parfois entre soi et les autres.

Tous ces petits instants, ils comptent, même si en apparence ils ne changent encore rien à notre vie. Car en parallèle, le quotidien poursuit sa route : aller travailler, répondre aux sollicitations, effectuer encore et toujours les mêmes gestes de routine, côtoyer les mêmes personnes. Vu de l'extérieur, rien ne semble avoir changé. Et pourtant, on le sent, il y a quelque chose en nous qui ne coopère plus aussi aisément. Ce que l’on faisait jusque-là sans y penser demande désormais un effort, comme si une partie de nous avait compris que nous lui demandions de jouer un rôle — et n’était plus tellement d’accord.

— veronica

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Le facteur monde qui empêche le retour à soi

Assez tristement, je constate que, dans cette société moderne, rien n’est fait pour que les personnes qui se sentent en décalage se sentent un peu plus intégrées. Dans le monde professionnel comme dans le privé, d’ailleurs. En d’autres termes : il s’agit d’un problème systémique que nous avons intégré comme un problème individuel.

Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.


Dernièrement, j’ai publié un texte qui raconte les coulisses du fameux “je me sens différent des autres”. Assez tristement, je constate que, dans cette société moderne, rien n’est fait pour que les personnes qui se sentent en décalage se sentent un peu plus intégrées. Dans le monde professionnel comme dans le privé, d’ailleurs. En d’autres termes : il s’agit d’un problème systémique que nous avons intégré comme étant un problème individuel. Malheureusement, cela génère beaucoup de souffrance pour les êtres qui se sentent à part, en marge, et je pense qu’il est temps de faire bouger les lignes.

À l’ère de la performance avant tout et des intelligences artificielles, plus personne ne supporte d’attendre : nous voulons tout, tout de suite. Y compris la clarté des êtres humains, de qui l’on attend qu’ils se comportent comme des machines. Si nous ne parvenons pas à nous faire comprendre dans la seconde, si notre interlocuteur ne saisit pas notre façon de raisonner, nous sommes directement hors course et catalogués comme élément perturbateur (ou inutile). Sitôt que l’ose exposer un point de vue un peu différent ou une idée qui sort de l’ordinaire, les regards alentour deviennent d’emblée suspicieux — voire condescendants. Et que dire alors des personnes hypersensibles ? De la mysoginie encore bien présente dans les entreprises ? Oups, je m’égare. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de jeter l’opprobre sur tout ce qui s’éloigne un tant soit peu de la norme, nous ne faisons qu’encourager les gens à se taire, à ravaler leurs idées (par ailleurs potentiellement brillantes) et à gaspiller leur énergie pour voler sous le radar. Et après on s’étonne que si peu d’êtres humains soient épanouis…

Dans mes emplois passés, j’ai rencontré beaucoup de difficultés, à commencer par l’enfer des open spaces. J’aimerais bien savoir qui a pu voir dans ce concept une avancée en terme de productivité et de “team building”. Parce que, lorsque l’on est hautement sensible et, à plus forte raison, neuroatypique, de telles conditions de travail ne peuvent pas offrir un terrain d’épanouissement (et donc un gain d’efficacité). Entre le bruit incessant, les stimuli permanents, la proximité physique de personnes que l’on n’apprécie pas forcément et les odeurs inévitables, travailler dans un open space ressemble à un cauchemar éveillé. Je suis tombée une fois sur une responsable qui ne voyait pas d’inconvénient à ce que je porte mon casque antibruit, mais c’est bien la seule. Autrement, ce fut à chaque fois un non, sec et agacé.

Au travail comme dans le privé, nous sommes également raillés si nous refusons de jouer le jeu social. Si l’on ne prend pas le café avec nos collègues, si l’on reste dans son coin en soirée (ou pire, si l’on ose manquer les soirées d’entreprise), ce sont toujours les mêmes remarques : pourquoi tu ne dis rien ? Allez, mêle-toi un peu aux autres, ça te fera du bien !

Et alors quand il s’agit de parler de nos ressentis, de la manière dont nous vivons les choses… Les gens peuvent se montrer très froids, et même durs. Je me souviens notamment d’une personne de ma famille qui m’a dit d’un ton énervé, alors que je lui faisais part de ma solitude et de ma détresse psychologique, de ne pas exagérer. Autrement dit : tu en fais trop. Trop, trop, toujours ce “trop” que l’on nous balance à la figure dès que l’on dévie du chemin connu et attendu. Dans mon dernier emploi, j’ai eu droit à une remarque qui restera imprimée noir sur blanc dans mon dossier : “trop introvertie, doit aller davantage vers les autres”. Et je me souviens également d’une “amie” qui avait très mal réagi lorsque j’avais refusé une invitation en lui disant honnêtement que j’avais besoin de temps pour moi. Des exemples de ce type, j’en ai des dizaines, et vous aussi sans doute. De quoi empêcher les plus courageux d’entre nous de se montrer tels que nous sommes.

Cette pression constante que notre entourage nous met inconsciemment sur les épaules, elle finit par éteindre notre vraie nature (en même temps que notre joie de vivre).

Elle nous encourage à nous fondre dans le moule, et peu importe si il est trop petit pour nous. Tant pis si l’on y laisse notre santé mentale au passage. Chacun reste enfermé dans son monde, sans la moindre curiosité ou tolérance pour celui des autres. Mais les êtres humains ne sont pas linéaires dans leur énergie, ni dans leurs émotions, et attendre de nous que soyons prévisibles (et malléables) ne fait que pérenniser le jugement autour de la différence.

Parce que les conséquences vont au-delà d’une “simple” souffrance : nous nous contorsionnons à un tel point pour nous adapter à ce monde normatif que nous en perdons le contact avec nous-mêmes. Nous nous effaçons de l’équation, dans l’espoir d’échapper aux critiques et de ne plus nous sentir jugés en permanence. Et, à force de ne pas vouloir déranger, nous disparaissons de notre propre vie. Jusqu’à ce qu’une petite partie de nous décide qu’il est temps de faire quelques vagues.

— veronica

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Les êtres de traverse

Pendant la majeure partie de ma vie, je pensais être la seule à tout ressentir si fort, à avoir autant d’intensité dans mes pensées. Et cette solitude-là, elle peut détruire une vie. Comment pourrait-il en être autrement ? Bien sûr qu’il y aura des conséquences à force d’essuyer des reproches disant que nous sommes trop. Trop ceci, trop cela... Trop trop trop, mais jamais assez.

Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.


Dans mon texte précédent, j'évoquais ce que cela fait de vivre à contre-soi, et je vous parlais de cette fatigue particulière qui pèse sur nos épaules lorsque l'on s'éloigne trop longtemps de soi-même.

Pendant la majeure partie de ma vie, je pensais être la seule à tout ressentir si fort, à avoir autant d’intensité dans mes pensées. Et cette solitude-là, elle peut détruire une vie. Comment pourrait-il en être autrement ? Bien sûr qu’il y aura des conséquences à force d’essuyer des reproches disant que nous sommes trop. Trop ceci, trop cela... Trop trop trop, mais jamais assez.

Ce petit mot nous arrache une partie de nous, à chaque fois. Celle qui essaie de croire que, malgré tout, nous méritons d’être aimés et de faire partie de ce monde. Tout autant que ces autres dont nous envions l’aisance et l’intégration sociale. Moi, j’ai eu toujours l’impression de déranger, où que je sois. De ne jamais dire ce qu’il faut, de “trop” réfléchir même dans les moments légers, de ne jamais penser ce qu’il faudrait. Parfois j’ai la sensation de regarder un film dans lequel on aurait oublié de synchroniser ma participation. Je me retrouve là, dérivant au milieu des autres, à prier pour que l’on ne me pose pas de questions parce qu’alors, je ne pourrai plus faire semblant de leur ressembler. De toute façon, je ne sors presque plus, parce que je me sens mieux dans mon monde intérieur.

Dans ces moments, c’est un peu comme si la vie se déroulait en parallèle de la nôtre, il y a bien une sensation de familiarité, mais leurs univers et le nôtre ne parviennent jamais à fusionner de manière harmonieuse. C’est tellement frustrant. Et chaque tentative nous isole un peu plus, chaque sursaut d’espoir se solde par la même conclusion : celle de sentir encore plus isolé que nous l’étions déjà. Se sentir différent des autres, c’est très déstabilisant et cela ébranle profondément l’estime de soi, surtout lorsqu’on ne comprend pas d’où vient ce sentiment de décalage.

Evidemment, les gens non plus ne cherchent pas à nous comprendre - ou rarement. Il leur est plus facile de nous inonder de leurs jugements, et c’est ainsi que l’on finit par s’identifier à ce trop qui semble nous définir aux yeux des autres. Trop sensible, trop intense, trop difficile à suivre, trop idéaliste, trop révolté… Des drama queens en puissance, à leurs yeux.


“Est-ce que je suis seul·e à ressentir ça, à vivre ça ?”

En nous, il y a l’espoir secret que la réponse à cette question soit un non, forcément. Alors nous partons en quête de cette reconnaissance qui nous manque si cruellement : dans tous les livres qui pourraient nous donner des réponses, en se cherchant des points communs avec tous les humains que l’on croise, dans les récits d’autres personnes inconnues mais qui finissent par devenir des compagnons d’exil. Virtuels, certes, mais compagnons quand même. Parfois, en tombant sur une phrase dans laquelle on se reconnait, les larmes nous montent aux yeux, parce que c’est si rare, pour nous, de se sentir vu. Ces instants-là, ils nous font l’effet d’un plaid douillet enroulé autour du cœur. Et découvrir que “d’autres nous” existent, c’est un immense réconfort.

J’aime bien nous surnommer “les êtres de traverse”. Je trouve que cela nous va bien. Les êtres de traverse, ce sont celles et ceux qui ne seront jamais en paix avec l’idée d’une vie et de relations “passables”. Ce sont ces personnes qui ressentent bien plus qu’elles ne savent l’exprimer. Qui se sentent aliénés par la vie moderne et qui rêvent d’un monde moins superficiel. Qui poursuivent inlassablement leur quête de sens, même sans pouvoir nommer précisément ce qu’elles cherchent. Autre chose, en tout cas. Les êtres de traverse, ce sont aussi celles et ceux qui en assez d’être simplifiés par les autres. De se voir réduits à une seule définition, une seule case, alors que leur univers intérieur est d’une complexité fascinante. Qui sont épuisés des efforts qu’ils doivent fournir pour traduire leur langage intérieur, qui de toute façon est rarement vraiment compris — efforts ou pas. Et qui n’ont pas peur de prendre les chemins de traverse à la poursuite du bonheur, même si cela nous vaut encore davantage de jugements (au point où nous en sommes…).

Lorsqu’on a la chance de rencontrer ces personnes-là, nos pairs, notre tribu… même si concrètement cela ne change rien à notre quotidien, notre regard sur la vie, lui, prend une nouvelle teinte : celle de l’espoir. L’espoir d’une vie qui fait plus de bien que de mal, l’espoir que cet autrement dont nous rêvons le soir sur l’oreiller existe bel et bien. Un beau matin, un je ne sais quoi de différent flotte dans l’air. Sans que nous en ayons réellement conscience, cette honte que l’on traîne semble s’estomper. L’étreinte de la solitude parait un peu moins oppressante, et la présence de ces “autres nous” insuffle dans notre vie de nouveaux éclats de sens.

L’impression d’être différent·e des autres ne disparaîtra jamais complètement, mais au moins nous ne sommes plus seuls dans notre différence. Et se sentir moins seul·e, cela change beaucoup de choses.

— veronica


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Vivre à contre-soi : les ravages de la suradaptation

Pour certains d’entre nous, traverser l’existence n’a rien d’un long fleuve tranquille. Ce que je trouve le plus troublant, le plus déstabilisant, c’est cette fatigue écrasante que l’on peut ressentir.

Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.


Pour les âmes sensibles, traverser l’existence n’a rien d’un long fleuve tranquille. Ce que je trouve le plus troublant, le plus déstabilisant, c’est cette fatigue écrasante que l’on peut ressentir. Et je ne parle pas d’un manque de sommeil, non. Cette fatigue-là, elle est profonde, envahissante. Existentielle. Être fatigué de la vie, sans pourtant avoir de raison claire à apporter à ce pourquoi silencieux. Sur le papier, tout semble bien fonctionner, nous n’avons objectivement pas de quoi de nous plaindre et pourtant, à l’intérieur… la vie nous semble bien lourde. Et triste.

Alors, souvent inconsciemment, nous tentons de compenser ce sentiment en nous adaptant plus que nécessaire aux contours de la vie. On se dit qu’on n’a pas le choix, et puis on serre les dents et on fait sembler d’avoir l’air à peu près heureux. Nous apprenons à “gérer” la vie comme on gère un projet, et pour éviter les grains de sable dans l’engrenage nous devenons maîtres dans l’art de nous adapter. Ce qui nous vaut d’ailleurs bien des compliments : oh mais comme tu gères, tu m’impressionnes, tu es mon modèle, je n’ai pas ta force. Pourtant, en entendant ces mots, ce n’est pas de la fierté que nous ressentons, mais de l’inconfort. Une sorte d’épine dans le cœur, discrète mais suffisamment présente pour qu’on ne puisse pas l’ignorer.

Parce que derrière la façade, la réalité est moins plaisante : on s’éloigne de soi, chaque jour un peu plus, on chancelle sous le poids de cette fatigue de la vie, avec l’étrange impression de vivre en pilotage automatique. On est là, sans être vraiment là, un peu comme regarder quelqu’un d’autre jouer le premier rôle de notre vie. Et puis un jour, on réalise que l’on ne sait plus très bien qui l’on est, au fond. Et que la raison pour laquelle notre vie tient encore debout, c’est parce que nous avons pris la terrible habitude de nous adapter plus que de raison. De vivre à contre-soi. Et vivre à contre-soi, cela mène tout droit au désamour de soi.

La suradaptation fait des ravages, c’est indéniable. Et ce moule de vie, il est d’une violence indicible. Il abîme tout sur son passage : nos aspirations, nos élans de bonheur, nos besoins physiologiques, nos relations, et même notre sourire à la fin. Il affecte profondément la santé mentale de bon nombre d’entre nous, même si, bien sûr, c’est un sujet tabou l’un de ceux que l’on ne peut remettre en question sans y laisser des plumes. Le plus désolant étant qu’il s’avère compliqué de se rebeller contre quelque chose que l’on nous ne présente jamais comme une contrainte, mais seulement comme “la vie”…


Ce que je trouve douloureux, ce sont ces moments où, lorsque l’on tente d’expliquer ce que l’on ressent, les seules réponses que nous obtenons ressemblent à des “tu es trop sensible”, tu te prends trop la tête, tout le monde y arrive alors pourquoi pas, mais fait un effort enfin. Ce genre de commentaire est d’une grande violence, car il sous-entend que nous créons nous-mêmes notre mal-être et que se sentir bien ne serait donc qu’une question de volonté. Ce qui est faux, bien évidemment. Mais le mal est fait, et les dégâts sont considérables : pour éviter d’autres jugements, nous redoublons d’efforts pour avoir l’air “normal” et voler sous le radar. On s’auto-censure, en réprimant toute émotion ou réaction qui pourrait sembler “trop” et en développant une hyper vigilance envers notre façon d’être. Petit à petit, on se sent gêné d’être soi, gêne qui mène bien souvent à de la honte. Et vivre en ayant honte d’être ce que l’on est mène à l’épuisement émotionnel — et à ce que j’appelle la solitude existentielle.

Mais tout cela, ce n’est pas dû à notre sensibilité ou une hypothétique incapacité à accepter la réalité (vous avez sûrement déjà entendu le fameux “c’est la vie ma foi, faut faire avec”). Non, ce mal-être, il provient du fait que plus l’on s’adapte, plus l’on s’éloigne de soi. Lentement, mais sûrement.

Pour tenter de survivre, nous apprenons à devenir quelqu’un d’autre.

Je crois que s’adapter, c’est une forme de protection qui nous permet de nous distancier de ce qui fait mal ou de ce qui nous gêne, une distanciation émotionnelle de ce qui nous affecte. Cela nous semble moins dangereux que de s’opposer frontalement à quelque chose (ou quelqu’un), et moins dommageable pour notre bien-être. Et puis, faire en sorte de gérer les choses ou “d’assurer”, c’est pratique parce que cela nous permet de masquer le fait qu’à l’intérieur, nous sommes proches de l’effondrement. Cela devient un automatisme, un mode de fonctionnement inconscient mais qui devient un “réglage par défaut”. Mais en faisant ça, en utilisant la suradaptation pour garder la tête hors de l’eau, nous coupons les liens avec nous-mêmes. Nous perdons confiance en notre discernement, en nos propres ressentis, en notre valeur en tant qu’être humain — en la vie elle-même.


Cet épuisement intense qui s’enroule autour de notre cœur, ce découragement, c’est le signal qui nous indique que l’on dérive de soi-même. On peut bien sûr décider de lui fermer la porte, mais alors il reviendra par la fenêtre — ou par la cheminée, la chatière, peu importe mais il reviendra. Notre “instinct de cohérence” ne se laisse pas facilement étouffer non plus, et il aime bien faire entendre sa voix sous forme de confusion. Et si l’on décide de passer outre, notre système nerveux nous adressera l’avertissement ultime : le breakdown, la dépression, le burnout et autres effondrements. Toutes ces sensations inconfortables que l’on prend pour des dysfonctionnements sont en fait simplement des informations précieuses sur notre état de santé existentielle.

Et ce qu’il y a de beau dans la connaissance de soi, dans l’acception de soi, c’est qu’une fois que l’on comprend ce qui se joue, alors la honte se dissipe et ouvre l’espace pour l’étape suivante : restaurer l’amour de soi.

— veronica

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Certains jours, j'envie les personnes simples

Je vais vous faire une confidence. Certains jours, il m’arrive encore d’envier les personnes qui traversent la vie avec plus de simplicité. Oui, je ressens de l’envie, voire de la jalousie, envers eux, mêlée de tristesse et d’épuisement émotionnel.

Je parle de ces jours où l’on se sent si fatigué d’être soi — d’être tout court. Aujourd’hui, plus personne n’échappe à l’injonction collective à l’authenticité et à l’acceptation de soi : elle est littéralement partout. Assez ironiquement, j’y participe moi-même, avec mon livre Exister en entier, fruit d’un long cheminement personnel et dont je suis très fière.

Mais je vais vous faire une confidence. Certains jours, il m’arrive encore d’envier les personnes qui traversent la vie avec plus de simplicité. Oui, je ressens de l’envie, voire de la jalousie, envers eux, mêlée de tristesse et d’épuisement émotionnel. Parce que vu de l’extérieur, leur existence semble se dérouler avec plus de facilité, avec moins d’accrocs.

Faire le deuil d’une version plus simple de soi, c’est difficile et douloureux. Et même quand on a appris à s’aimer en entier, la vérité, c’est que certains jours, on s’aimera quand même un peu moins.

La jalousie, c’est pas beau. C’est ce qu’on nous apprend depuis notre plus tendre enfance, pas vrai ? Et c’est vrai que la jalousie ne rend pas tellement les gens attractifs. Et puis, l’envie, la jalousie, ça sous-entend que l’on a pas assez “travaillé sur soi” (quelle étrange expression) et qu’il faut donc redoubler d’efforts pour atteindre la plénitude façon Alice aux pays des merveilles. Alors qu’en fait, ce sont juste des sentiments humains, imprévisibles, et surtout incontrôlables.

Alors, oui, il m’arrive d’envier les gens qui peuvent affronter le quotidien — la vie — avec insouciance. J’aimerais, oh comme j’aimerais, habiller mes pensées de cette légèreté. Celles qui savent mettre une limite à leurs pensées, celles qui s’adaptent sans effort et sans douleur, celles qui n’ont pas à cicatriser la plaie causée par l’absurdité déconcertante de notre existence. Celles pour qui l’interaction sociale est fluide et naturelle (bien plus facile que pour moi, en tout cas). Durant ces journées moins fluides, je me surprends à rêver d’être comme elles : moins dense à l’intérieur. Plus facile à satisfaire, plus facile à côtoyer. Bienheureuses soient-elles. Parce que moi, la plupart du temps, j’ai l’impression d’être une lionne emprisonnée dans un système oppressant et limitant, lâchée dans l’arène sans aucune protection pour atténuer la perception aiguisée qui est la sienne une lionne qui ne désire rien tant que de trouver une tanière paisible et s’y planquer pour toujours en prétendant ne pas faire partie de ce monde. Démissionner de la vie, quoi.

C’est vrai, peut-être que si nous pouvions alléger le fardeau de cette « complexité existentielle », alors notre désir insatiable de sens et d’absolu deviendrait moins obsédant. Peut-être que la brutalité de tout percevoir si fort (à commencer par les incohérences, y compris les nôtres) nous semblerait plus supportable. Et peut-être que nous nous sentirions moins blessés par les commentaires qui nous prêtent une certaine supériorité alors que, personnellement, j’essaie simplement de trouver un équilibre avec ce cerveau que je n’ai pas la possibilité d’échanger (la garantie est échue depuis belle lurette).

Ce n’est pas tant cette complexité qui cause la souffrance, d’ailleurs, mais plutôt la distance qui émerge lorsque les gens ont des perceptions et des ressentis différents. Et cette distance peut devenir un fossé, surtout les jours où notre énergie est au plus bas et que l’on est trop fatigué pour essayer d’expliquer cet incessant tourbillon dans notre tête. Cette peine-là, non seulement elle est douloureuse, mais en plus elle est impossible à guérir de manière satisfaisante. Comment le pourrait-elle ?


Je voudrais tant savoir me contenter de moins. Parce qu’alors, j’apprécierais peut-être davantage les événements sociaux et le small talk qui va avec. Je saurais tirer plaisir de la dynamique des réseaux sociaux et y puiser de l’énergie au lieu d’en perdre. Je serais capable d’apprécier le snack content et d’y voir un divertissement bienvenu, au lieu de chercher de l’intéressant en tout et en tout le monde. Ça doit être reposant, si reposant… mais sûrement un peu ennuyant aussi, si je compare avec la richesse de mes foisonnantes pensées, y compris surtout dans le silence et la solitude.

Cette légèreté, j’aimerais m’en accommoder, vraiment. Mais je souffre d’une incapacité chronique à m’arrêter à la surface des choses, un mal envahissant et incurable qui s’étend chaque jour un peu plus et qui rend vaine et épuisante toute tentative de prendre les choses telles qu’elles sont.

Souvent, j’ai l’impression d’être une sans-abri — émotionnellement parlant.

Je ne serai jamais cette personne insouciante qu’une petite partie de moi rêve encore d’incarner, c’est certain. Celle qui ne trouverait rien à redire sur la notion de normalité, celle qui n’aurait pas besoin de profondeur pour sa survie mentale, celle qui ne serait pas si intensément ébranlée par les choses par la vie. Ce chapitre-là du chemin d’acception de soi, il ressemble à un deuil, et ça, rares sont ceux qui en parlent ouvertement (ça ferait un peu tache sur l’arc-en-ciel des bisounours).

Je ne serai jamais cette femme-là, parce que ma sensibilité et ce vent de l’Oural de révolte font intrinsèquement partie de moi avec tout ce qui en découle. Cela n’a rien d’une phase passagère, rien non plus d’immature (n’en déplaise aux moralistes bien-pensants) et encore moins d’un dysfonctionnement qu’il suffirait de réparer. Je ne crois pas que je deviendrai un jour plus simple, et je n’ai plus envie d’essayer de le devenir : je plaide coupable de non-conformité à l’absurde. Heureusement, la plupart du temps j’apprécie ma propre compagnie et surtout, triomphe absolu, je n’ai plus honte de ce “trop” qui déborde de partout comme du lait oublié sur le feu. C’est juste qu’il est tellement épuisant par moments.

Pour toujours, j’aurai besoin de cohérence, de sens et de beauté. Pour toujours, la profondeur sera mon baume au cœur mon oxygène. Jusqu’au bout, je serai intense dans mes pensées et ma perception. Jusqu’au bout, je combattrai l’attrait de la commodité et de la superficialité. Sensible jusqu’au bout du cœur, je resterai. Insoumise j’étais, insoumise je suis, et insoumise je m’en irai.

Bien sûr, cette vision des choses a un prix. Mais avec cette faculté de voir au-delà des apparences vient aussi du beau, car elle sert de terreau fertile aux jolies choses que l’on expérimente au quotidien : voir et créer de la beauté, amener du sens, de la profondeur et de la nuance.

Ma sensibilité, c’est l’architecture de ma vie intérieure, le mur porteur de ma personnalité.

Cette perception “élastique” des choses me donne parfois l’impression d’avoir déjà vécu mille vies, notamment à travers mes lectures et les conversations avec ceux qui comprennent— sans compter toutes les vies parallèles qui se déroulent dans ma tête (et qui sont souvent mieux que la vraie vie clairement)… Cette vision du monde qui est la mienne, c’est à la fois mon rivage de l’espérance tout autant que la pierre qui m’attire inexorablement vers le fond.

Pourtant, malgré cette fatigue et tout ce que je viens d’écrire, je sais que je ne voudrais pas devenir quelqu’un d’autre. Je ne suis plus à une contradiction près, et puis de toute façon, nous autres neuroA sommes bien souvent des paradoxes ambulants…

Un petit goût subversif qui n’est pas pour me déplaire.

— veronica

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Je suis trop sensible : la réponse de Voltaire

La sensibilité. Ce petit mot qui dérange, qui intrigue, qui bouscule, qui met les gens si mal à l’aise... Et que dire lorsqu'on y ajoute le préfixe hyper. Mais, à travers la simplicité de ces quelques mots, Voltaire nous invite à repenser ce qui fait la véritable beauté — la valeur — d’une vie humaine.

« Si l’on n’est pas sensible, on n’est jamais sublime. »

– Voltaire


La sensibilité. Ce petit mot qui dérange, qui intrigue, qui bouscule, qui met les gens si mal à l’aise... Et que dire lorsqu'on y ajoute le préfixe hyper. Mais, à travers la simplicité de ces quelques mots, Voltaire nous livre un joli secret : il nous invite à repenser ce qui fait la véritable beauté — la valeur — d’une vie humaine.

Parce que dans ce mot, sublime, il y a tout ça : la sensibilité, la beauté, la rareté, l’inspiration, le mystère. Pourtant, tant de personnes cherchent à camoufler cette sensibilité ; aujourd’hui encore, elle est trop souvent considérée comme un problème, une faiblesse voire une source de honte (et ce y compris par les hypersensibles eux-mêmes). Alors qu’elle est précieuse : grâce à elle, nous sommes capables de déceler de la beauté même dans l’hostilité du monde actuel. Et ça, c'est un cadeau de grande valeur, parce que sans beauté, que reste-t-il au-delà du climat anxiogène dans lequel nous vivons ?

Cette citation, c'est un appel du cœur pour toutes celles et ceux qui, comme moi, ressentent la vie avec une folle intensité. Pour les personnes qui portent – pas toujours fièrement – autour de leur cœur une collection de tendresses et de chagrins, dans un enchevêtrement de rires et de larmes. Alors oui, c’est vrai, je pense que Voltaire a raison : si l’on n’est pas sensible, on n’est jamais sublime.


La sensibilité, c’est aussi ressentir intensément, percevoir ce que d’autres ne voient pas, ou être profondément ému par les choses les plus simples — à ressentir sans filtre, en quelque sorte. Pour être tout à fait honnête, j’ai longtemps trouvé que c’était plutôt un fardeau, en fait, et je sais que beaucoup d’entre vous partagent ce ressenti. À juste titre d'ailleurs, car lorsque le moindre chagrin ressemble à une tempête dévastatrice, ou que la joie la plus infime nous transporte haut et fort, cela peut rapidement nous épuiser, voire nous submerger (d'autant plus si nous sommes concernés par la neuroatypie).

Pourtant, toutes ces émotions, et toutes ces nuances que l'on perçoit, donnent une profondeur unique à notre existence. C'est un peu comme si nous étions une rivière : j’aime voir chaque émotion qui nous traverse comme une vague qui circule en nous ; quand on accepte nos ressentis sans lutter contre eux, l’eau de la rivière poursuit sa route de manière fluide, elle reste en mouvement, elle avance quels que soient les obstacles. Alors que, à l’inverse, quand on tente de résister à la pression de l’eau (et donc de nos émotions), elle va s’accumuler contre la figue, puis finir par déborder sous la force de cette matière contenue. Et ce torrent de ressentis refoulés ainsi libéré risque tout détruire sur son passage, sans la moindre nuance. 

(Ça me fait d’ailleurs penser au livre de Shannon Lee (la fille de Bruce Lee) dans lequel elle partage la philosophie de son père :  » Les enseignements de Bruce Lee filent la métaphore de l’eau et de sa fluidité. « Être comme l’eau », c’est incarner la souplesse et le naturel, se réapproprier son autonomie, son pouvoir et sa liberté.)

J’aime bien cette analogie, parce que ça explique bien ce qui se passe en nous quand on tente de museler nos émotions – surtout celles qui sont inconfortables. Celles qui bousculent, celles qui font peur. Mais les émotions, ça ne se "gère" pas ; cela se vit. Accueillir sereinement ce qui vient, laisser exister (et circuler) librement nos émotions, ça laisse une ouverture à tous les possibles, au flow de la vie.


Être sensible, c’est capter de tout son être la musicalité et l’harmonie des choses. Le frémissement des feuilles sous la brise d’été, un élan du cœur face à un paysage qui coupe le souffle, la douce chaleur d’un rayon de soleil dansant sur notre peau, le tendre réconfort d’un geste d’affection inattendu, le son si particulier de la fourrure d'un chat ployant sous nos caresses. C’est aussi percevoir des changements à peine perceptibles dans l’énergie des autres, pouvoir sentir littéralement un changement d’atmosphère avant tout le monde, savoir inexplicablement déceler le mensonge dans les paroles de nos interlocuteurs. Ressentir les intentions des autres.

Pour nous autres hypersensibles, ce sont des expériences que nous vivons au quotidien, qui font partie de nous, et il semble difficile d'imaginer que tout le monde n'est pas touché par ce genre de choses. Et pourtant...

Alors forcément, ce décalage peut être mal vécu, et une telle perméabilité nous expose à un tas d’incompréhensions, de blessures, de peines et de jugements dont on se passerait bien. Dans mon livre, j'ai d’ailleurs écrit à ce sujet : "Savoir se montrer vulnérable, ça fait partie intégrante du chemin d’intégrité que j’ai décidé d’arpenter. Et puis, j’ai fait un pacte avec moi-même : celui d’exister en entier."


"Si l’on n’est pas sensible, on n’est jamais sublime". 

Pour accéder au sublime, il convient donc d’accepter de devoir aussi cheminer au côté des chagrins et des blessures qui semblent parfois insurmontables. Toute personne hypersensible ne pourra qu'être d'accord avec moi : nous avons tous vécu d’innombrables moments où l'on nous a fait sentir que nos émotions étaient trop. Trop vives, trop intenses, trop encombrantes, trop malaisantes. Un tout petit mot, et pourtant potentiellement destructeur.

On nous enferme dans des injonctions de toutes sortes depuis notre plus jeune âge, on nous apprend à nous endurcir, à résister aux vagues (et tant pis si on se noie au passage), à sourire poliment, à ne pas dire ce qui se passe dans notre tête, à ne pas faire de vagues. Faudrait pas déranger, surtout… Sauf qu’en nous fermant à nos émotions, on perd ce que l’on possède de plus précieux : notre capacité à éprouver. Et comment aimer la vie si l’on éprouve plus rien ?

Il y a une grande vulnérabilité dans le fait de se montrer sensible. D’oser montrer ses failles, ses écorchures, son humanité — se montrer soi, tout entier. Et puis, c’est précisément ça qui nous relie aux autres, qui nous permet de comprendre, de connecter, d’aimer, de vivre. Je trouve qu’assumer cet aspect de soi, en particulier dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, c’est plutôt courageux, en fait.


À force de vivre des peines et des déceptions, on apprend à se protéger. On érige des murs toujours plus hauts autour de notre cœur, espérant ainsi échapper à la souffrance. Mais la vérité, c’est que ces murs que l’on croit protecteurs finissent par nous couper des autres et par nous éteindre — émotionnellement parlant. La peur de souffrir, ironiquement, nous éloigne de la vie.

Je sais bien à quel point il est tentant de se réfugier dans la distance émotionnelle et le contrôle (illusoire) de nos ressentis, et comme cela peut sembler rassurant de se sentir “maître” de nos émotions. Malheureusement, tôt ou tard, tout ce qu’on a voulu dissimuler sous le tapis finit par nous revenir en pleine face, et c’est normal, ça ne peut pas fonctionner comme ça : car, en fermant la vanne des émotions désagréables, on ferme en même temps celle des belles choses. Comme dirait une personne que je connais, la sphère émotionnelle ne fonctionne pas à la carte (même si ça m’arrangerait bien pourtant hihi).

Le sublime ne peut pas fleurir derrière des murs. Pour grandir, il a besoin de lumière, de soins. Et puis… Que reste-t-il une fois que l’on se retrouve retranchés derrière nos murs ? Une vie sans accrocs, peut-être (et encore), mais aussi sans éclat. Sans joie. Une vie sans rires et sans chaleur. Et il reste surtout une immense solitude émotionnelle.


Oser ressentir, tout ressentir, c’est courageux. Vraiment. Il faut du cran pour laisser entrer les émotions, pour les accueillir malgré la peur ou l’inconfort, pour accepter de se sentir submergé par nos ressentis. Pour lâcher prise. C'est courageux de rester et de faire face, au lieu de fuir à tout prix (comme je l’ai fait pendant longtemps).

Et cela veut dire aussi accepter d’être surpris, dérouté, voire décu par soi-même. Parce que, soyons honnêtes, il y a souvent une dissonance entre la personne que l’on voudrait être et celle que l’on est à ce moment-là. Et ça, c’est difficile à avaler, parce que cela réveille une certaine tristesse ou, pire, de la honte. Alors forcément, il est plus simple d'ignorer ce genre de ressenti. C’est humain. 

Imaginons un monde où chacun pourrait exprimer librement sa sensibilité… Où personne ne se moquerait d’un oeil mouillé pour rien, où l’on n’aurait pas honte de s’émerveiller de la beauté d’une simple fleur ou d’avoir le cœur serré après avoir écrasé un escargot.

Notre sensibilité, c'est le pont entre soi et les autres, et c'est également un précieux indicateur sur le chemin du retour à soi — une porte ouverte sur le sublime de Voltaire.

Laissons-là nous guider, sans honte ni regret. Elle nous fera voyager vers des lieux que l'on n'aurait jamais imaginés. Elle nous apprendra l’humilité face à la beauté, et la gratitude des bonheurs tout simples. Elle est notre passeport vers plus d'amour, aussi, pour les autres, mais aussi envers soi-même. Alors osons être touchés, émus, bouleversés. Osons être trop sensibles. Parce que c'est trop bon (et de toute façon nous ne savons pas faire autrement). Et puis, quelle richesse que celle de posséder un cœur qui ose tout ressentir...

— veronica

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