Les êtres de traverse
Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.
Dans mon texte précédent, j'évoquais ce que cela fait de vivre à contre-soi, et je vous parlais de cette fatigue particulière qui pèse sur nos épaules lorsque l'on s'éloigne trop longtemps de soi-même.
Pendant la majeure partie de ma vie, je pensais être la seule à tout ressentir si fort, à avoir autant d’intensité dans mes pensées. Et cette solitude-là, elle peut détruire une vie. Comment pourrait-il en être autrement ? Bien sûr qu’il y aura des conséquences à force d’essuyer des reproches disant que nous sommes trop. Trop ceci, trop cela... Trop trop trop, mais jamais assez.
Ce petit mot nous arrache une partie de nous, à chaque fois. Celle qui essaie de croire que, malgré tout, nous méritons d’être aimés et de faire partie de ce monde. Tout autant que ces autres dont nous envions l’aisance et l’intégration sociale. Moi, j’ai eu toujours l’impression de déranger, où que je sois. De ne jamais dire ce qu’il faut, de “trop” réfléchir même dans les moments légers, de ne jamais penser ce qu’il faudrait. Parfois j’ai la sensation de regarder un film dans lequel on aurait oublié de synchroniser ma participation. Je me retrouve là, dérivant au milieu des autres, à prier pour que l’on ne me pose pas de questions parce qu’alors, je ne pourrai plus faire semblant de leur ressembler. De toute façon, je ne sors presque plus, parce que je me sens mieux dans mon monde intérieur.
Dans ces moments, c’est un peu comme si la vie se déroulait en parallèle de la nôtre, il y a bien une sensation de familiarité, mais leurs univers et le nôtre ne parviennent jamais à fusionner de manière harmonieuse. C’est tellement frustrant. Et chaque tentative nous isole un peu plus, chaque sursaut d’espoir se solde par la même conclusion : celle de sentir encore plus isolé que nous l’étions déjà. Se sentir différent des autres, c’est très déstabilisant et cela ébranle profondément l’estime de soi, surtout lorsqu’on ne comprend pas d’où vient ce sentiment de décalage.
Evidemment, les gens non plus ne cherchent pas à nous comprendre - ou rarement. Il leur est plus facile de nous inonder de leurs jugements, et c’est ainsi que l’on finit par s’identifier à ce trop qui semble nous définir aux yeux des autres. Trop sensible, trop intense, trop difficile à suivre, trop idéaliste, trop révolté… Des drama queens en puissance, à leurs yeux.
“Est-ce que je suis seul·e à ressentir ça, à vivre ça ?”
En nous, il y a l’espoir secret que la réponse à cette question soit un non, forcément. Alors nous partons en quête de cette reconnaissance qui nous manque si cruellement : dans tous les livres qui pourraient nous donner des réponses, en se cherchant des points communs avec tous les humains que l’on croise, dans les récits d’autres personnes inconnues mais qui finissent par devenir des compagnons d’exil. Virtuels, certes, mais compagnons quand même. Parfois, en tombant sur une phrase dans laquelle on se reconnait, les larmes nous montent aux yeux, parce que c’est si rare, pour nous, de se sentir vu. Ces instants-là, ils nous font l’effet d’un plaid douillet enroulé autour du cœur. Et découvrir que “d’autres nous” existent, c’est un immense réconfort.
J’aime bien nous surnommer “les êtres de traverse”. Je trouve que cela nous va bien. Les êtres de traverse, ce sont celles et ceux qui ne seront jamais en paix avec l’idée d’une vie et de relations “passables”. Ce sont ces personnes qui ressentent bien plus qu’elles ne savent l’exprimer. Qui se sentent aliénés par la vie moderne et qui rêvent d’un monde moins superficiel. Qui poursuivent inlassablement leur quête de sens, même sans pouvoir nommer précisément ce qu’elles cherchent. Autre chose, en tout cas. Les êtres de traverse, ce sont aussi celles et ceux qui en assez d’être simplifiés par les autres. De se voir réduits à une seule définition, une seule case, alors que leur univers intérieur est d’une complexité fascinante. Qui sont épuisés des efforts qu’ils doivent fournir pour traduire leur langage intérieur, qui de toute façon est rarement vraiment compris — efforts ou pas. Et qui n’ont pas peur de prendre les chemins de traverse à la poursuite du bonheur, même si cela nous vaut encore davantage de jugements (au point où nous en sommes…).
Lorsqu’on a la chance de rencontrer ces personnes-là, nos pairs, notre tribu… même si concrètement cela ne change rien à notre quotidien, notre regard sur la vie, lui, prend une nouvelle teinte : celle de l’espoir. L’espoir d’une vie qui fait plus de bien que de mal, l’espoir que cet autrement dont nous rêvons le soir sur l’oreiller existe bel et bien. Un beau matin, un je ne sais quoi de différent flotte dans l’air. Sans que nous en ayons réellement conscience, cette honte que l’on traîne semble s’estomper. L’étreinte de la solitude parait un peu moins oppressante, et la présence de ces “autres nous” insuffle dans notre vie de nouveaux éclats de sens.
L’impression d’être différent·e des autres ne disparaîtra jamais complètement, mais au moins nous ne sommes plus seuls dans notre différence. Et se sentir moins seul·e, cela change beaucoup de choses.
— veronica