Vivre à contre-soi : les ravages de la suradaptation

Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.


Pour les âmes sensibles, traverser l’existence n’a rien d’un long fleuve tranquille. Ce que je trouve le plus troublant, le plus déstabilisant, c’est cette fatigue écrasante que l’on peut ressentir. Et je ne parle pas d’un manque de sommeil, non. Cette fatigue-là, elle est profonde, envahissante. Existentielle. Être fatigué de la vie, sans pourtant avoir de raison claire à apporter à ce pourquoi silencieux. Sur le papier, tout semble bien fonctionner, nous n’avons objectivement pas de quoi de nous plaindre et pourtant, à l’intérieur… la vie nous semble bien lourde. Et triste.

Alors, souvent inconsciemment, nous tentons de compenser ce sentiment en nous adaptant plus que nécessaire aux contours de la vie. On se dit qu’on n’a pas le choix, et puis on serre les dents et on fait sembler d’avoir l’air à peu près heureux. Nous apprenons à “gérer” la vie comme on gère un projet, et pour éviter les grains de sable dans l’engrenage nous devenons maîtres dans l’art de nous adapter. Ce qui nous vaut d’ailleurs bien des compliments : oh mais comme tu gères, tu m’impressionnes, tu es mon modèle, je n’ai pas ta force. Pourtant, en entendant ces mots, ce n’est pas de la fierté que nous ressentons, mais de l’inconfort. Une sorte d’épine dans le cœur, discrète mais suffisamment présente pour qu’on ne puisse pas l’ignorer.

Parce que derrière la façade, la réalité est moins plaisante : on s’éloigne de soi, chaque jour un peu plus, on chancelle sous le poids de cette fatigue de la vie, avec l’étrange impression de vivre en pilotage automatique. On est là, sans être vraiment là, un peu comme regarder quelqu’un d’autre jouer le premier rôle de notre vie. Et puis un jour, on réalise que l’on ne sait plus très bien qui l’on est, au fond. Et que la raison pour laquelle notre vie tient encore debout, c’est parce que nous avons pris la terrible habitude de nous adapter plus que de raison. De vivre à contre-soi. Et vivre à contre-soi, cela mène tout droit au désamour de soi.

La suradaptation fait des ravages, c’est indéniable. Et ce moule de vie, il est d’une violence indicible. Il abîme tout sur son passage : nos aspirations, nos élans de bonheur, nos besoins physiologiques, nos relations, et même notre sourire à la fin. Il affecte profondément la santé mentale de bon nombre d’entre nous, même si, bien sûr, c’est un sujet tabou l’un de ceux que l’on ne peut remettre en question sans y laisser des plumes. Le plus désolant étant qu’il s’avère compliqué de se rebeller contre quelque chose que l’on nous ne présente jamais comme une contrainte, mais seulement comme “la vie”…


Ce que je trouve douloureux, ce sont ces moments où, lorsque l’on tente d’expliquer ce que l’on ressent, les seules réponses que nous obtenons ressemblent à des “tu es trop sensible”, tu te prends trop la tête, tout le monde y arrive alors pourquoi pas, mais fait un effort enfin. Ce genre de commentaire est d’une grande violence, car il sous-entend que nous créons nous-mêmes notre mal-être et que se sentir bien ne serait donc qu’une question de volonté. Ce qui est faux, bien évidemment. Mais le mal est fait, et les dégâts sont considérables : pour éviter d’autres jugements, nous redoublons d’efforts pour avoir l’air “normal” et voler sous le radar. On s’auto-censure, en réprimant toute émotion ou réaction qui pourrait sembler “trop” et en développant une hyper vigilance envers notre façon d’être. Petit à petit, on se sent gêné d’être soi, gêne qui mène bien souvent à de la honte. Et vivre en ayant honte d’être ce que l’on est mène à l’épuisement émotionnel — et à ce que j’appelle la solitude existentielle.

Mais tout cela, ce n’est pas dû à notre sensibilité ou une hypothétique incapacité à accepter la réalité (vous avez sûrement déjà entendu le fameux “c’est la vie ma foi, faut faire avec”). Non, ce mal-être, il provient du fait que plus l’on s’adapte, plus l’on s’éloigne de soi. Lentement, mais sûrement.

Pour tenter de survivre, nous apprenons à devenir quelqu’un d’autre.

Je crois que s’adapter, c’est une forme de protection qui nous permet de nous distancier de ce qui fait mal ou de ce qui nous gêne, une distanciation émotionnelle de ce qui nous affecte. Cela nous semble moins dangereux que de s’opposer frontalement à quelque chose (ou quelqu’un), et moins dommageable pour notre bien-être. Et puis, faire en sorte de gérer les choses ou “d’assurer”, c’est pratique parce que cela nous permet de masquer le fait qu’à l’intérieur, nous sommes proches de l’effondrement. Cela devient un automatisme, un mode de fonctionnement inconscient mais qui devient un “réglage par défaut”. Mais en faisant ça, en utilisant la suradaptation pour garder la tête hors de l’eau, nous coupons les liens avec nous-mêmes. Nous perdons confiance en notre discernement, en nos propres ressentis, en notre valeur en tant qu’être humain — en la vie elle-même.


Cet épuisement intense qui s’enroule autour de notre cœur, ce découragement, c’est le signal qui nous indique que l’on dérive de soi-même. On peut bien sûr décider de lui fermer la porte, mais alors il reviendra par la fenêtre — ou par la cheminée, la chatière, peu importe mais il reviendra. Notre “instinct de cohérence” ne se laisse pas facilement étouffer non plus, et il aime bien faire entendre sa voix sous forme de confusion. Et si l’on décide de passer outre, notre système nerveux nous adressera l’avertissement ultime : le breakdown, la dépression, le burnout et autres effondrements. Toutes ces sensations inconfortables que l’on prend pour des dysfonctionnements sont en fait simplement des informations précieuses sur notre état de santé existentielle.

Et ce qu’il y a de beau dans la connaissance de soi, dans l’acception de soi, c’est qu’une fois que l’on comprend ce qui se joue, alors la honte se dissipe et ouvre l’espace pour l’étape suivante : restaurer l’amour de soi.

— veronica

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