Certains jours, j'envie les personnes simples
Je parle de ces jours où l’on se sent si fatigué d’être soi — d’être tout court. Aujourd’hui, plus personne n’échappe à l’injonction collective à l’authenticité et à l’acceptation de soi : elle est littéralement partout. Assez ironiquement, j’y participe moi-même, avec mon livre Exister en entier, fruit d’un long cheminement personnel — et dont je suis très fière.
Mais je vais vous faire une confidence. Certains jours, il m’arrive encore d’envier les personnes qui traversent la vie avec plus de simplicité. Oui, je ressens de l’envie, voire de la jalousie, envers eux, mêlée de tristesse et d’épuisement émotionnel. Parce que vu de l’extérieur, leur existence semble se dérouler avec plus de facilité, avec moins d’accrocs.
Faire le deuil d’une version plus simple de soi, c’est difficile et douloureux. Et même quand on a appris à s’aimer en entier, la vérité, c’est que certains jours, on s’aimera quand même un peu moins.
La jalousie, c’est pas beau. C’est ce qu’on nous apprend depuis notre plus tendre enfance, pas vrai ? Et c’est vrai que la jalousie ne rend pas tellement les gens attractifs. Et puis, l’envie, la jalousie, ça sous-entend que l’on a pas assez “travaillé sur soi” (quelle étrange expression) et qu’il faut donc redoubler d’efforts pour atteindre la plénitude façon Alice aux pays des merveilles. Alors qu’en fait, ce sont juste des sentiments humains, imprévisibles, et surtout incontrôlables.
Alors, oui, il m’arrive d’envier les gens qui peuvent affronter le quotidien — la vie — avec insouciance. J’aimerais, oh comme j’aimerais, habiller mes pensées de cette légèreté. Celles qui savent mettre une limite à leurs pensées, celles qui s’adaptent sans effort et sans douleur, celles qui n’ont pas à cicatriser la plaie causée par l’absurdité déconcertante de notre existence. Celles pour qui l’interaction sociale est fluide et naturelle (bien plus facile que pour moi, en tout cas). Durant ces journées moins fluides, je me surprends à rêver d’être comme elles : moins dense à l’intérieur. Plus facile à satisfaire, plus facile à côtoyer. Bienheureuses soient-elles. Parce que moi, la plupart du temps, j’ai l’impression d’être une lionne emprisonnée dans un système oppressant et limitant, lâchée dans l’arène sans aucune protection pour atténuer la perception aiguisée qui est la sienne — une lionne qui ne désire rien tant que de trouver une tanière paisible et s’y planquer pour toujours en prétendant ne pas faire partie de ce monde. Démissionner de la vie, quoi.
C’est vrai, peut-être que si nous pouvions alléger le fardeau de cette « complexité existentielle », alors notre désir insatiable de sens et d’absolu deviendrait moins obsédant. Peut-être que la brutalité de tout percevoir si fort (à commencer par les incohérences, y compris les nôtres) nous semblerait plus supportable. Et peut-être que nous nous sentirions moins blessés par les commentaires qui nous prêtent une certaine supériorité alors que, personnellement, j’essaie simplement de trouver un équilibre avec ce cerveau que je n’ai pas la possibilité d’échanger (la garantie est échue depuis belle lurette).
Ce n’est pas tant cette complexité qui cause la souffrance, d’ailleurs, mais plutôt la distance qui émerge lorsque les gens ont des perceptions et des ressentis différents. Et cette distance peut devenir un fossé, surtout les jours où notre énergie est au plus bas et que l’on est trop fatigué pour essayer d’expliquer cet incessant tourbillon dans notre tête. Cette peine-là, non seulement elle est douloureuse, mais en plus elle est impossible à guérir de manière satisfaisante. Comment le pourrait-elle ?
Je voudrais tant savoir me contenter de moins. Parce qu’alors, j’apprécierais peut-être davantage les événements sociaux et le small talk qui va avec. Je saurais tirer plaisir de la dynamique des réseaux sociaux et y puiser de l’énergie au lieu d’en perdre. Je serais capable d’apprécier le snack content et d’y voir un divertissement bienvenu, au lieu de chercher de l’intéressant en tout et en tout le monde. Ça doit être reposant, si reposant… mais sûrement un peu ennuyant aussi, si je compare avec la richesse de mes foisonnantes pensées, y compris — surtout — dans le silence et la solitude.
Cette légèreté, j’aimerais m’en accommoder, vraiment. Mais je souffre d’une incapacité chronique à m’arrêter à la surface des choses, un mal envahissant et incurable qui s’étend chaque jour un peu plus et qui rend vaine et épuisante toute tentative de prendre les choses telles qu’elles sont.
Souvent, j’ai l’impression d’être une sans-abri — émotionnellement parlant.
Je ne serai jamais cette personne insouciante qu’une petite partie de moi rêve encore d’incarner, c’est certain. Celle qui ne trouverait rien à redire sur la notion de normalité, celle qui n’aurait pas besoin de profondeur pour sa survie mentale, celle qui ne serait pas si intensément ébranlée par les choses — par la vie. Ce chapitre-là du chemin d’acception de soi, il ressemble à un deuil, et ça, rares sont ceux qui en parlent ouvertement (ça ferait un peu tache sur l’arc-en-ciel des bisounours).
Je ne serai jamais cette femme-là, parce que ma sensibilité et ce vent de l’Oural de révolte font intrinsèquement partie de moi — avec tout ce qui en découle. Cela n’a rien d’une phase passagère, rien non plus d’immature (n’en déplaise aux moralistes bien-pensants) et encore moins d’un dysfonctionnement qu’il suffirait de réparer. Je ne crois pas que je deviendrai un jour plus simple, et je n’ai plus envie d’essayer de le devenir : je plaide coupable de non-conformité à l’absurde. Heureusement, la plupart du temps j’apprécie ma propre compagnie et surtout, triomphe absolu, je n’ai plus honte de ce “trop” qui déborde de partout comme du lait oublié sur le feu. C’est juste qu’il est tellement épuisant par moments.
Pour toujours, j’aurai besoin de cohérence, de sens et de beauté. Pour toujours, la profondeur sera mon baume au cœur — mon oxygène. Jusqu’au bout, je serai intense dans mes pensées et ma perception. Jusqu’au bout, je combattrai l’attrait de la commodité et de la superficialité. Sensible jusqu’au bout du cœur, je resterai. Insoumise j’étais, insoumise je suis, et insoumise je m’en irai.
Bien sûr, cette vision des choses a un prix. Mais avec cette faculté de voir au-delà des apparences vient aussi du beau, car elle sert de terreau fertile aux jolies choses que l’on expérimente au quotidien : voir et créer de la beauté, amener du sens, de la profondeur et de la nuance.
Ma sensibilité, c’est l’architecture de ma vie intérieure, le mur porteur de ma personnalité.
Cette perception “élastique” des choses me donne parfois l’impression d’avoir déjà vécu mille vies, notamment à travers mes lectures et les conversations avec ceux qui comprennent— sans compter toutes les vies parallèles qui se déroulent dans ma tête (et qui sont souvent mieux que la vraie vie clairement)… Cette vision du monde qui est la mienne, c’est à la fois mon rivage de l’espérance tout autant que la pierre qui m’attire inexorablement vers le fond.
Pourtant, malgré cette fatigue et tout ce que je viens d’écrire, je sais que je ne voudrais pas devenir quelqu’un d’autre. Je ne suis plus à une contradiction près, et puis de toute façon, nous autres neuroA sommes bien souvent des paradoxes ambulants…
Un petit goût subversif qui n’est pas pour me déplaire.
— veronica