Je suis trop sensible : la réponse de Voltaire

« Si l’on n’est pas sensible, on n’est jamais sublime. »

– Voltaire


La sensibilité. Ce petit mot qui dérange, qui intrigue, qui bouscule, qui met les gens si mal à l’aise... Et que dire lorsqu'on y ajoute le préfixe hyper. Mais, à travers la simplicité de ces quelques mots, Voltaire nous livre un joli secret : il nous invite à repenser ce qui fait la véritable beauté — la valeur — d’une vie humaine.

Parce que dans ce mot, sublime, il y a tout ça : la sensibilité, la beauté, la rareté, l’inspiration, le mystère. Pourtant, tant de personnes cherchent à camoufler cette sensibilité ; aujourd’hui encore, elle est trop souvent considérée comme un problème, une faiblesse voire une source de honte (et ce y compris par les hypersensibles eux-mêmes). Alors qu’elle est précieuse : grâce à elle, nous sommes capables de déceler de la beauté même dans l’hostilité du monde actuel. Et ça, c'est un cadeau de grande valeur, parce que sans beauté, que reste-t-il au-delà du climat anxiogène dans lequel nous vivons ?

Cette citation, c'est un appel du cœur pour toutes celles et ceux qui, comme moi, ressentent la vie avec une folle intensité. Pour les personnes qui portent – pas toujours fièrement – autour de leur cœur une collection de tendresses et de chagrins, dans un enchevêtrement de rires et de larmes. Alors oui, c’est vrai, je pense que Voltaire a raison : si l’on n’est pas sensible, on n’est jamais sublime.


La sensibilité, c’est aussi ressentir intensément, percevoir ce que d’autres ne voient pas, ou être profondément ému par les choses les plus simples — à ressentir sans filtre, en quelque sorte. Pour être tout à fait honnête, j’ai longtemps trouvé que c’était plutôt un fardeau, en fait, et je sais que beaucoup d’entre vous partagent ce ressenti. À juste titre d'ailleurs, car lorsque le moindre chagrin ressemble à une tempête dévastatrice, ou que la joie la plus infime nous transporte haut et fort, cela peut rapidement nous épuiser, voire nous submerger (d'autant plus si nous sommes concernés par la neuroatypie).

Pourtant, toutes ces émotions, et toutes ces nuances que l'on perçoit, donnent une profondeur unique à notre existence. C'est un peu comme si nous étions une rivière : j’aime voir chaque émotion qui nous traverse comme une vague qui circule en nous ; quand on accepte nos ressentis sans lutter contre eux, l’eau de la rivière poursuit sa route de manière fluide, elle reste en mouvement, elle avance quels que soient les obstacles. Alors que, à l’inverse, quand on tente de résister à la pression de l’eau (et donc de nos émotions), elle va s’accumuler contre la figue, puis finir par déborder sous la force de cette matière contenue. Et ce torrent de ressentis refoulés ainsi libéré risque tout détruire sur son passage, sans la moindre nuance. 

(Ça me fait d’ailleurs penser au livre de Shannon Lee (la fille de Bruce Lee) dans lequel elle partage la philosophie de son père :  » Les enseignements de Bruce Lee filent la métaphore de l’eau et de sa fluidité. « Être comme l’eau », c’est incarner la souplesse et le naturel, se réapproprier son autonomie, son pouvoir et sa liberté.)

J’aime bien cette analogie, parce que ça explique bien ce qui se passe en nous quand on tente de museler nos émotions – surtout celles qui sont inconfortables. Celles qui bousculent, celles qui font peur. Mais les émotions, ça ne se "gère" pas ; cela se vit. Accueillir sereinement ce qui vient, laisser exister (et circuler) librement nos émotions, ça laisse une ouverture à tous les possibles, au flow de la vie.


Être sensible, c’est capter de tout son être la musicalité et l’harmonie des choses. Le frémissement des feuilles sous la brise d’été, un élan du cœur face à un paysage qui coupe le souffle, la douce chaleur d’un rayon de soleil dansant sur notre peau, le tendre réconfort d’un geste d’affection inattendu, le son si particulier de la fourrure d'un chat ployant sous nos caresses. C’est aussi percevoir des changements à peine perceptibles dans l’énergie des autres, pouvoir sentir littéralement un changement d’atmosphère avant tout le monde, savoir inexplicablement déceler le mensonge dans les paroles de nos interlocuteurs. Ressentir les intentions des autres.

Pour nous autres hypersensibles, ce sont des expériences que nous vivons au quotidien, qui font partie de nous, et il semble difficile d'imaginer que tout le monde n'est pas touché par ce genre de choses. Et pourtant...

Alors forcément, ce décalage peut être mal vécu, et une telle perméabilité nous expose à un tas d’incompréhensions, de blessures, de peines et de jugements dont on se passerait bien. Dans mon livre, j'ai d’ailleurs écrit à ce sujet : "Savoir se montrer vulnérable, ça fait partie intégrante du chemin d’intégrité que j’ai décidé d’arpenter. Et puis, j’ai fait un pacte avec moi-même : celui d’exister en entier."


"Si l’on n’est pas sensible, on n’est jamais sublime". 

Pour accéder au sublime, il convient donc d’accepter de devoir aussi cheminer au côté des chagrins et des blessures qui semblent parfois insurmontables. Toute personne hypersensible ne pourra qu'être d'accord avec moi : nous avons tous vécu d’innombrables moments où l'on nous a fait sentir que nos émotions étaient trop. Trop vives, trop intenses, trop encombrantes, trop malaisantes. Un tout petit mot, et pourtant potentiellement destructeur.

On nous enferme dans des injonctions de toutes sortes depuis notre plus jeune âge, on nous apprend à nous endurcir, à résister aux vagues (et tant pis si on se noie au passage), à sourire poliment, à ne pas dire ce qui se passe dans notre tête, à ne pas faire de vagues. Faudrait pas déranger, surtout… Sauf qu’en nous fermant à nos émotions, on perd ce que l’on possède de plus précieux : notre capacité à éprouver. Et comment aimer la vie si l’on éprouve plus rien ?

Il y a une grande vulnérabilité dans le fait de se montrer sensible. D’oser montrer ses failles, ses écorchures, son humanité — se montrer soi, tout entier. Et puis, c’est précisément ça qui nous relie aux autres, qui nous permet de comprendre, de connecter, d’aimer, de vivre. Je trouve qu’assumer cet aspect de soi, en particulier dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, c’est plutôt courageux, en fait.


À force de vivre des peines et des déceptions, on apprend à se protéger. On érige des murs toujours plus hauts autour de notre cœur, espérant ainsi échapper à la souffrance. Mais la vérité, c’est que ces murs que l’on croit protecteurs finissent par nous couper des autres et par nous éteindre — émotionnellement parlant. La peur de souffrir, ironiquement, nous éloigne de la vie.

Je sais bien à quel point il est tentant de se réfugier dans la distance émotionnelle et le contrôle (illusoire) de nos ressentis, et comme cela peut sembler rassurant de se sentir “maître” de nos émotions. Malheureusement, tôt ou tard, tout ce qu’on a voulu dissimuler sous le tapis finit par nous revenir en pleine face, et c’est normal, ça ne peut pas fonctionner comme ça : car, en fermant la vanne des émotions désagréables, on ferme en même temps celle des belles choses. Comme dirait une personne que je connais, la sphère émotionnelle ne fonctionne pas à la carte (même si ça m’arrangerait bien pourtant hihi).

Le sublime ne peut pas fleurir derrière des murs. Pour grandir, il a besoin de lumière, de soins. Et puis… Que reste-t-il une fois que l’on se retrouve retranchés derrière nos murs ? Une vie sans accrocs, peut-être (et encore), mais aussi sans éclat. Sans joie. Une vie sans rires et sans chaleur. Et il reste surtout une immense solitude émotionnelle.


Oser ressentir, tout ressentir, c’est courageux. Vraiment. Il faut du cran pour laisser entrer les émotions, pour les accueillir malgré la peur ou l’inconfort, pour accepter de se sentir submergé par nos ressentis. Pour lâcher prise. C'est courageux de rester et de faire face, au lieu de fuir à tout prix (comme je l’ai fait pendant longtemps).

Et cela veut dire aussi accepter d’être surpris, dérouté, voire décu par soi-même. Parce que, soyons honnêtes, il y a souvent une dissonance entre la personne que l’on voudrait être et celle que l’on est à ce moment-là. Et ça, c’est difficile à avaler, parce que cela réveille une certaine tristesse ou, pire, de la honte. Alors forcément, il est plus simple d'ignorer ce genre de ressenti. C’est humain. 

Imaginons un monde où chacun pourrait exprimer librement sa sensibilité… Où personne ne se moquerait d’un oeil mouillé pour rien, où l’on n’aurait pas honte de s’émerveiller de la beauté d’une simple fleur ou d’avoir le cœur serré après avoir écrasé un escargot.

Notre sensibilité, c'est le pont entre soi et les autres, et c'est également un précieux indicateur sur le chemin du retour à soi — une porte ouverte sur le sublime de Voltaire.

Laissons-là nous guider, sans honte ni regret. Elle nous fera voyager vers des lieux que l'on n'aurait jamais imaginés. Elle nous apprendra l’humilité face à la beauté, et la gratitude des bonheurs tout simples. Elle est notre passeport vers plus d'amour, aussi, pour les autres, mais aussi envers soi-même. Alors osons être touchés, émus, bouleversés. Osons être trop sensibles. Parce que c'est trop bon (et de toute façon nous ne savons pas faire autrement). Et puis, quelle richesse que celle de posséder un cœur qui ose tout ressentir...

— veronica

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Certains jours, j'envie les personnes simples