Bienvenue sur le blog
Et puis un jour, on n’arrive plus à faire semblant
Lorsque l’on passe sa vie à faire semblant, à vouloir activement devenir quelqu’un que nous ne sommes pas, je crois qu’il finit par se passer quelque chose au-delà du conscient. Quand les pensées ne suffisent plus à faire entendre raison à la tête, c’est souvent le corps qui finit par dire stop.
Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.
“Je ne peux pas continuer comme ça. Je n’en peux plus.”
C’est drôle, comme de petits changements peuvent s’opérer sans même que l’on en ait conscience. Pourtant, ils tracent déjà une autre route : celle de décider d’être soi, envers et contre tout.
Lorsque l’on passe sa vie à faire semblant, à vouloir activement devenir quelqu’un que nous ne sommes pas, je crois qu’il finit par se passer quelque chose au-delà du conscient. Quand les pensées ne suffisent plus à faire entendre raison à la tête, c’est souvent le corps qui finit par dire stop. Un beau jour, on sent un petit vent de révolte souffler en nous, presque malgré nous, qui nous chuchote : ça suffit. Parfois, ce n’est pas même conscient. Mais le résultat est le même : on s’entend soudainement prononcer ce “non” que l’on retenait depuis longtemps dans notre gorge, on refuse de mettre de l’énergie à argumenter avec une personne sachant d’avance que cela ne servira à rien, à part nous vider de notre énergie. Comme si notre inconscient avait resserré le goulot de sortie des versions de soi plus acceptables. Allez, hop, toi, privée de sortie aujourd’hui. Et on le ressent de manière physique.
Parfois, cela ressemblera à une phrase qu’étrangement, nous ne parvenons pas à terminer, comme si elle refusait de passer le pas de la porte. Ou même un silence, tout au moins un délai de réponse inhabituel. Peut-être qu’on marquera une pause intérieurement avant d’effectuer une action qui jusque-là se faisait presque automatiquement, en réalisant que quelque chose coince. Que cela provoque en nous un malaise, une tension. Il est difficile de mettre des mots sur ce ressenti, pourtant il est impossible à ignorer. À d’autres moments, on n’arrivera plus à dire ces phrases toutes faites que l’on a pris l’habitude de dire, que ce soit pour ne froisser personne ou pour éviter les conflits. Malgré le dictionnaire interne des bonnes manières que l’on étoffe depuis tant d’années et qui contient toutes les tournures que l’on pensait nécessaire pour maintenir la paix dans nos relations (y compris celle avec nous-mêmes).
Peut-être que l’on s’arrêtera au beau milieu de la rédaction d’un texto en réalisant qu’on est en train de mentir, et qu’on n’a plus envie de le faire — parce que mentir commence à nous coûter plus d’énergie que de simplement dire la vérité. Peut-être qu’un beau matin, nous réaliserons qu’au lieu de convaincre quelqu’un de notre valeur, nous avons simplement préféré choisir le silence. Ou encore, cela se manifestera par une prise de conscience surgie de nulle part. Au beau milieu de l’une de nos “prestations”, une pensée très claire nous traversera l’esprit : mais qu’est-ce que je fais ? Pourquoi j’acquiesce alors que je ne suis pas d’accord ? Pourquoi je me sens obligée d’enjoliver les choses / ma réalité / mes pensées / ma vie ? Il y a quelque chose de troublant et dérangeant à s’entendre exprimer notre approbation alors que derrière les mots, nous secouons vigoureusement la tête. Cette distance-là, celle entre ce que nous disons et ce que nous pensons réellement, elle est encore plus grande que le fossé que l’on ressent parfois entre soi et les autres.
Tous ces petits instants, ils comptent, même si en apparence ils ne changent encore rien à notre vie. Car en parallèle, le quotidien poursuit sa route : aller travailler, répondre aux sollicitations, effectuer encore et toujours les mêmes gestes de routine, côtoyer les mêmes personnes. Vu de l'extérieur, rien ne semble avoir changé. Et pourtant, on le sent, il y a quelque chose en nous qui ne coopère plus aussi aisément. Ce que l’on faisait jusque-là sans y penser demande désormais un effort, comme si une partie de nous avait compris que nous lui demandions de jouer un rôle — et n’était plus tellement d’accord.
— veronica
Vivre à contre-soi : les ravages de la suradaptation
Pour certains d’entre nous, traverser l’existence n’a rien d’un long fleuve tranquille. Ce que je trouve le plus troublant, le plus déstabilisant, c’est cette fatigue écrasante que l’on peut ressentir.
Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.
Pour les âmes sensibles, traverser l’existence n’a rien d’un long fleuve tranquille. Ce que je trouve le plus troublant, le plus déstabilisant, c’est cette fatigue écrasante que l’on peut ressentir. Et je ne parle pas d’un manque de sommeil, non. Cette fatigue-là, elle est profonde, envahissante. Existentielle. Être fatigué de la vie, sans pourtant avoir de raison claire à apporter à ce pourquoi silencieux. Sur le papier, tout semble bien fonctionner, nous n’avons objectivement pas de quoi de nous plaindre et pourtant, à l’intérieur… la vie nous semble bien lourde. Et triste.
Alors, souvent inconsciemment, nous tentons de compenser ce sentiment en nous adaptant plus que nécessaire aux contours de la vie. On se dit qu’on n’a pas le choix, et puis on serre les dents et on fait sembler d’avoir l’air à peu près heureux. Nous apprenons à “gérer” la vie comme on gère un projet, et pour éviter les grains de sable dans l’engrenage nous devenons maîtres dans l’art de nous adapter. Ce qui nous vaut d’ailleurs bien des compliments : oh mais comme tu gères, tu m’impressionnes, tu es mon modèle, je n’ai pas ta force. Pourtant, en entendant ces mots, ce n’est pas de la fierté que nous ressentons, mais de l’inconfort. Une sorte d’épine dans le cœur, discrète mais suffisamment présente pour qu’on ne puisse pas l’ignorer.
Parce que derrière la façade, la réalité est moins plaisante : on s’éloigne de soi, chaque jour un peu plus, on chancelle sous le poids de cette fatigue de la vie, avec l’étrange impression de vivre en pilotage automatique. On est là, sans être vraiment là, un peu comme regarder quelqu’un d’autre jouer le premier rôle de notre vie. Et puis un jour, on réalise que l’on ne sait plus très bien qui l’on est, au fond. Et que la raison pour laquelle notre vie tient encore debout, c’est parce que nous avons pris la terrible habitude de nous adapter plus que de raison. De vivre à contre-soi. Et vivre à contre-soi, cela mène tout droit au désamour de soi.
La suradaptation fait des ravages, c’est indéniable. Et ce moule de vie, il est d’une violence indicible. Il abîme tout sur son passage : nos aspirations, nos élans de bonheur, nos besoins physiologiques, nos relations, et même notre sourire à la fin. Il affecte profondément la santé mentale de bon nombre d’entre nous, même si, bien sûr, c’est un sujet tabou — l’un de ceux que l’on ne peut remettre en question sans y laisser des plumes. Le plus désolant étant qu’il s’avère compliqué de se rebeller contre quelque chose que l’on nous ne présente jamais comme une contrainte, mais seulement comme “la vie”…
Ce que je trouve douloureux, ce sont ces moments où, lorsque l’on tente d’expliquer ce que l’on ressent, les seules réponses que nous obtenons ressemblent à des “tu es trop sensible”, tu te prends trop la tête, tout le monde y arrive alors pourquoi pas, mais fait un effort enfin. Ce genre de commentaire est d’une grande violence, car il sous-entend que nous créons nous-mêmes notre mal-être et que se sentir bien ne serait donc qu’une question de volonté. Ce qui est faux, bien évidemment. Mais le mal est fait, et les dégâts sont considérables : pour éviter d’autres jugements, nous redoublons d’efforts pour avoir l’air “normal” et voler sous le radar. On s’auto-censure, en réprimant toute émotion ou réaction qui pourrait sembler “trop” et en développant une hyper vigilance envers notre façon d’être. Petit à petit, on se sent gêné d’être soi, gêne qui mène bien souvent à de la honte. Et vivre en ayant honte d’être ce que l’on est mène à l’épuisement émotionnel — et à ce que j’appelle la solitude existentielle.
Mais tout cela, ce n’est pas dû à notre sensibilité ou une hypothétique incapacité à accepter la réalité (vous avez sûrement déjà entendu le fameux “c’est la vie ma foi, faut faire avec”). Non, ce mal-être, il provient du fait que plus l’on s’adapte, plus l’on s’éloigne de soi. Lentement, mais sûrement.
Pour tenter de survivre, nous apprenons à devenir quelqu’un d’autre.
Je crois que s’adapter, c’est une forme de protection qui nous permet de nous distancier de ce qui fait mal ou de ce qui nous gêne, une distanciation émotionnelle de ce qui nous affecte. Cela nous semble moins dangereux que de s’opposer frontalement à quelque chose (ou quelqu’un), et moins dommageable pour notre bien-être. Et puis, faire en sorte de gérer les choses ou “d’assurer”, c’est pratique parce que cela nous permet de masquer le fait qu’à l’intérieur, nous sommes proches de l’effondrement. Cela devient un automatisme, un mode de fonctionnement inconscient mais qui devient un “réglage par défaut”. Mais en faisant ça, en utilisant la suradaptation pour garder la tête hors de l’eau, nous coupons les liens avec nous-mêmes. Nous perdons confiance en notre discernement, en nos propres ressentis, en notre valeur en tant qu’être humain — en la vie elle-même.
Cet épuisement intense qui s’enroule autour de notre cœur, ce découragement, c’est le signal qui nous indique que l’on dérive de soi-même. On peut bien sûr décider de lui fermer la porte, mais alors il reviendra par la fenêtre — ou par la cheminée, la chatière, peu importe mais il reviendra. Notre “instinct de cohérence” ne se laisse pas facilement étouffer non plus, et il aime bien faire entendre sa voix sous forme de confusion. Et si l’on décide de passer outre, notre système nerveux nous adressera l’avertissement ultime : le breakdown, la dépression, le burnout et autres effondrements. Toutes ces sensations inconfortables que l’on prend pour des dysfonctionnements sont en fait simplement des informations précieuses sur notre état de santé existentielle.
Et ce qu’il y a de beau dans la connaissance de soi, dans l’acception de soi, c’est qu’une fois que l’on comprend ce qui se joue, alors la honte se dissipe et ouvre l’espace pour l’étape suivante : restaurer l’amour de soi.
— veronica