L’écologie personnelle : prendre soin de son quotidien
Cet article fait partie d’une série de 3 textes consacrés à la qualité de notre présence (étroitement liée à la qualité de notre vie).
Ce sont les moments ordinaires qui façonnent une vie, bien plus que nos réussites ou notre statut social. À mes yeux, tout cela compte bien peu. Je pense même que cela nous éloigne encore plus de cette qualité de présence dont je parle souvent, car justement, c’est dans les instants ordinaires qu’elle est la plus à même de se cultiver.
Faire acte de présence, prêter attention, s’imprégner de ce que l’on regarde, de cet instant que l’on vit là maintenant. Contempler. Savourer. Différents mots, mais une idée commune : retrouver une qualité de présence suffisante pour que notre quotidien change de couleur. Avec le temps, je réalise que ce en quoi nous concentrons notre attention a littéralement le pouvoir de modifier notre perception du quotidien. S’octroyer quelques minutes le matin pour déguster son thé aux effluves de bergamote, à l’extérieur ou près d’une fenêtre, et simplement écouter le gazouillis des oiseaux dans les arbres. Écouter le son de la brise matinale danser dans les hautes herbes, et les regarder onduler paresseusement.
Lorsque l’on cuisine, par exemple, c’est un festival de stimulations sensorielles : il y a le bruit que fait la lame en tranchant finement ce champignon dodu, et sa senteur étrange qui rappelle à la fois la douceur et la terre. Il y a aussi le discret clapotement des oignons en train de revenir dans la poêle, la chaleur enveloppante de la vapeur se dégageant de notre préparation, et aussi la vue plaisante de notre repas en train de mijoter, sans parler de l’odeur alléchante s’échappant de la cuisine. Quand nous nous arrêtons pour renifler une fleur, il n’y a jamais qu’une simple odeur dans cet instant-là. Il y a aussi le son du bourdonnement d’une abeille sur la fleur d’à côté, et peut-être quelques gouttes d’eau sur une feuille voisine, rescapées de la rosée matinale. Au loin résonnent sans doute les bruits de la vie : un chien qui aboie, des rires d’enfants, deux personnes plongées dans une discussion après s’être croisées par hasard, le vent jouant avec les branches. Tout autour de nous, il se passe toujours quelque chose en parallèle.
Au-dessus de chez moi, il y a une forêt dans laquelle j’aime bien aller marcher ; on y trouve de tout petits sentiers dessinés entre les arbres et, chaque fois que j’y vais, je me sens transportée dans un autre monde. Mon moment préféré pour y aller, c’est le matin, en particulier durant l’été ; l’air y est encore frais, et la forêt conserve encore en son cœur quelques gouttes de l’humidité nocturne. Lorsque je m’avance sur ces sentiers, c’est une incroyable chorégraphie sensorielle qui prend forme : la sensation de la mousse qui s’enfonce sous mes pas, la caresse d’un rai de soleil qui perce à travers les branchages, l’odeur de la résine qui s’infiltre dans mes narines, le craquement des brindilles au fur et à mesure de ma progression, avec comme seul fond sonore le chant des oiseaux, le grondement de la rivière en contrebas et celui des feuilles bruissant dans l’air matinal.
Souvent, je m’arrête un instant, les yeux clos, comme pour imprimer à jamais cet instant dans ma mémoire, et c’est toujours cette même émotion qui me traverse. Celle de me sentir en lien étroit avec cette vastitude autour de moi, celle de la gratitude, aussi. Un bain de forêt. Un souvenir qui réchauffera mon cœur à jamais.
Lorsque nous sommes plongés dans un livre qui nous transporte, certains détails accentuent le plaisir de ce moment : l’odeur des pages que l’on tourne du bout des doigts, presque tendrement, le ronronnement familier du frigo en arrière-plan, la respiration régulière du chat blotti à l’autre bout du canapé. Et c’est la même chose pendant nos discussions avec d’autres personnes : nous ne faisons pas qu’écouter leurs paroles. En étant suffisamment présents dans l’instant, nous pouvons parfois apercevoir un éclat particulier dans leur regard, au moment d’évoquer un souvenir émouvant, ou encore percevoir la tension derrière leur sourire pourtant rayonnant.
Nous ratons tant de choses, tant d’indications sur l’état de santé de nos liens, en étant constamment absorbés par ces autres choses qui nous semblent toujours plus importantes ou plus urgentes. Et ces petits bonheurs de la vie, ces petits instants de rien, nous ne pouvons pas les voir lorsque notre attention est accaparée par un petit rectangle de lumière empli de rien — ce prédateur des temps modernes, responsable en partie de l’engourdissement collectif de nos cervelles. Quelle tristesse, quel dommage. Écrire ces mots me fait réaliser qu’il me semble de moins en moins facile d’aimer ce monde qui, lui, semble de plus en plus indifférent, artificiel et surtout appauvri, appauvri de tant de choses qui font pourtant sa valeur. Mais ça m’a aussi rappelé autre chose : ce qu’on fait de notre propre monde, ça, c’est encore entre nos mains.
La qualité de notre présence transforme notre relation à la vie.
Nous pouvons choisir où va notre attention, choisir de regarder ce qui ouvre notre cœur plutôt que ce qui le referme, choisir la présence au lieu du brouhaha numérique, et choisir de nourrir les liens qui nous font du bien plutôt que ceux qui ne nous apportent rien. Des “petits” choix qui font, en grande partie, la texture de notre quotidien. C’est la magie de mettre de l’attention, et donc de l’intention, dans nos gestes et nos actions : dans notre vie de tous les jours, rien n’a forcément changé, et pourtant, nous ne la percevons plus de la même manière.
Et tous ces instants-là, lorsqu’on les vit pleinement, deviennent peu à peu si indissociables de notre bien-être quotidien qu’il nous suffit, où que l’on soit, de fermer les yeux pour les retrouver. Comme une réserve de petits bonheurs dans laquelle nous pouvons venir puiser chaque fois que le besoin s’en fait sentir.
— veronica