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De combien de silence une personne créative a-t-elle besoin avant de pouvoir entendre ses propres idées ?
Certains jours, à peine réveillée, j’ai la désagréable sensation qu’il y a beaucoup trop de monde dans ma tête. Pas au sens multipersonnalité (même si…), mais parce que nous sommes exposés, dès les premières minutes de notre journée, à un tsunami d’images et de mots non sollicités. Surtout si on a la fâcheuse habitude de consulter notre téléphone sitôt qu’on ouvre les yeux.
Aussitôt, nous nous retrouvons exposés aux pensées des autres, à leurs opinions, leurs réactions, leur énergie, parfois même dans une autre langue que la nôtre. On lit quelque chose, puis directement autre chose, puis encore d’autres mots, et jamais de la même personne. Et au bout d’un moment arrive cette sensation étrange de ne plus réfléchir vraiment, mais seulement de réagir à ce que l’on consomme, parfois malgré nous. Comme si nos propres pensées n’avaient même plus l’opportunité de s’échapper et de prendre forme.
Et je le vois bien dans mon quotidien : il y a tant de choses qui tournoient dans ma tête, que j’aimerais pouvoir dire, partager, transmettre. Je ne suis jamais à court d’idées, et plusieurs idées de futurs livres existent déjà dans mon esprit. Une simple phrase, une conversation, suffisent à éveiller l’inspiration en moi. Pour les textes de ce blog, pour mes projets professionnels. Le “matériel” est là, je le sais, et pourtant bien trop souvent il me semble inaccessible, tel un diamant profondément enfoui dans le sol à l’abri des regards, y compris du mien. Souvent, quand j’essaie de lui donner forme, l’or me file entre les doigts. Que c’est frustrant !
Je crois que nous nous sommes trop habitués à entendre constamment les pensées des autres, et que tout ce “bruit” constant étouffe nos propres élans créatifs. Et le plus triste, c’est que nous n’en avons souvent pas conscience. Et puis, pour ceux d’entre nous qui écrivent sur des plateformes publiques, il y a la pression d’écrire pour une “audience”. Celle d’être digne de leur temps et de leur attention. Elle rampe sournoisement en nous à chaque fois que l’on prend le stylo (ou le clavier), même quand on pense être au-dessus de ça. Et cette pression, elle tue notre spontanéité à petit feu. Mais ce n’est pas tout. Personnellement, à chaque fois que j’appuie sur “Publier”, j’ai une petite montée d’appréhension pour les commentaires à venir.
Des fois, j’imagine les potentiels lecteurs comme des ombres tapies dans le noir, prêtes à dégainer leurs opinions et leurs arguments (qui souvent n’ont pas vraiment de lien avec le sujet de départ, en plus), et cette présence invisible me déplaît. C’est un stress qui n’a rien de bénéfique, en particulier si vous êtes, comme moi, des personnes hautement sensibles. Viennent s’ajouter à cela les innombrables textes pondus par les IA qui nous laissent avec la sensation de lire toujours la même voix, les mêmes formulations, le même rythme… Dire que cela me désole est un euphémisme.
Et quelque chose me fait peur là-dedans : à force d’être abreuvés des opinions des autres, est-ce que nos pensées demeurent vraiment les nôtres ou ont-elles été façonnées insidieusement par ces mêmes textes qui croisent notre route encore et encore et que l’on absorbe forcément un peu, d’une manière ou d’une autre, qu’on le veuille ou non ?
Quelle part de nos pensées nous appartient réellement, alors que nous sommes constamment entourés de celles des autres ?
Parfois, j’ai l’impression de me vider de ma créativité chaque jour un peu plus. Mais en fait, je ne crois pas qu’elle s’envole aussi facilement. Je crois que le problème, c’est notre perméabilité aux éléments extérieurs. Aux autres. Parce que pour se développer librement, la créativité a besoin d’espace. Au sens propre comme au sens figuré, souvent, même si là je parle spécifiquement d’espace mental. Sans aller jusqu’à jeter notre iPhone aux orties et déménager dans une cabane au fond des bois, offrir un peu de place (et de silence) à nos pensées, et ce assez longtemps pour qu’elles aient le temps de mûrir, c’est les traiter avec tout le respect et l’attention qu’elles méritent. En plus, en les gardant pour nous quelque temps, on leur évite de se frotter trop tôt aux inévitables comparaisons et à l’influence des autres.
Et ça, c’est un véritable poison pour notre créativité.
Lorsque j’imaginais les premiers temps après la publication de mon premier livre, je pensais que je serais immensément fière et enthousiaste de le présenter “au monde” (ChatGPT, sors de ce corps). Que j’allais saouler les gens à force d’en parler, et qu’il faudrait me supplier d’arrêter et de changer de sujet. C’était le projet d’une vie, un rêve qui m’a accompagné durant la majorité de mon existence. Et pourtant, une fois publié, c’est comme si je l’avais déjà classé et rangé afin de préparer la suite. Et je n’arrive pas à me sentir particulièrement fière. Je le suis, au fond, bien sûr. Parce que… j’ai écrit un livre, quoi. Mais il est difficile de ne pas se laisser emporter dans les comparaisons et le jugement, quand bien même on les sait vains et stériles.
C’est pour ça que je trouve important de passer du temps en solo avec nos projets, avec nos propres pensées, avant de les confronter au monde extérieur. Et c’est l’un des meilleurs moyens de toucher les gens droit au cœur : transmettre, sans interférences, la matière brute qui sommeille dans nos pensées. Pas en imaginant un amphithéâtre rempli de juges, carnet et stylo à la main, prêts à dégainer leurs critiques et leurs réactions.
Désormais, lorsque j’écris un texte, j’aime bien l’imaginer comme une missive secrète soigneusement imbibée de mes mots, qui finira bien par trouver quelqu’un à qui ils feront du bien.
Et je ne crois pas que l’on puisse “perdre sa voix”. Je crois par contre en la nécessité de baisser le volume de celles des autres, afin de développer suffisamment notre ouïe pour finalement entendre notre propre voix.
— veronica