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Comment la vie change de couleur quand on lui prête attention

Faire acte de présence, prêter attention, s’imprégner de ce que l’on regarde, de cet instant que l’on vit là maintenant. Contempler. Savourer. Différents mots, mais une idée commune : retrouver une qualité de présence suffisante pour que notre quotidien change de couleur.

Cet article fait partie d’une série de 3 textes consacrés à la qualité de notre présence (étroitement liée à la qualité de notre vie).


Ce sont les moments ordinaires qui façonnent une vie, bien plus que nos réussites ou notre statut social. À mes yeux, tout cela compte bien peu. Je pense même que cela nous éloigne encore plus de cette qualité de présence dont je parle souvent, car justement, c’est dans les instants ordinaires qu’elle est la plus à même de se cultiver.

Faire acte de présence, prêter attention, s’imprégner de ce que l’on regarde, de cet instant que l’on vit là maintenant. Contempler. Savourer. Différents mots, mais une idée commune : retrouver une qualité de présence suffisante pour que notre quotidien change de couleur. Avec le temps, je réalise que ce en quoi nous concentrons notre attention a littéralement le pouvoir de modifier notre perception du quotidien. S’octroyer quelques minutes le matin pour déguster son thé aux effluves de bergamote, à l’extérieur ou près d’une fenêtre, et simplement écouter le gazouillis des oiseaux dans les arbres. Écouter le son de la brise matinale danser dans les hautes herbes, et les regarder onduler paresseusement.

Lorsque l’on cuisine, par exemple, c’est un festival de stimulations sensorielles : il y a le bruit que fait la lame en tranchant finement ce champignon dodu, et sa senteur étrange qui rappelle à la fois la douceur et la terre. Il y a aussi le discret clapotement des oignons en train de revenir dans la poêle, la chaleur enveloppante de la vapeur se dégageant de notre préparation, et aussi la vue plaisante de notre repas en train de mijoter, sans parler de l’odeur alléchante s’échappant de la cuisine. Quand nous nous arrêtons pour renifler une fleur, il n’y a jamais qu’une simple odeur dans cet instant-là. Il y a aussi le son du bourdonnement d’une abeille sur la fleur d’à côté, et peut-être quelques gouttes d’eau sur une feuille voisine, rescapées de la rosée matinale. Au loin résonnent sans doute les bruits de la vie : un chien qui aboie, des rires d’enfants, deux personnes plongées dans une discussion après s’être croisées par hasard, le vent jouant avec les branches. Tout autour de nous, il se passe toujours quelque chose en parallèle.

Au-dessus de chez moi, il y a une forêt dans laquelle j’aime bien aller marcher ; on y trouve de tout petits sentiers dessinés entre les arbres et, chaque fois que j’y vais, je me sens transportée dans un autre monde. Mon moment préféré pour y aller, c’est le matin, en particulier durant l’été ; l’air y est encore frais, et la forêt conserve encore en son cœur quelques gouttes de l’humidité nocturne. Lorsque je m’avance sur ces sentiers, c’est une incroyable chorégraphie sensorielle qui prend forme : la sensation de la mousse qui s’enfonce sous mes pas, la caresse d’un rai de soleil qui perce à travers les branchages, l’odeur de la résine qui s’infiltre dans mes narines, le craquement des brindilles au fur et à mesure de ma progression, avec comme seul fond sonore le chant des oiseaux, le grondement de la rivière en contrebas et celui des feuilles bruissant dans l’air matinal.

Souvent, je m’arrête un instant, les yeux clos, comme pour imprimer à jamais cet instant dans ma mémoire, et c’est toujours cette même émotion qui me traverse. Celle de me sentir en lien étroit avec cette vastitude autour de moi, celle de la gratitude, aussi. Un bain de forêt. Un souvenir qui réchauffera mon cœur à jamais.

Lorsque nous sommes plongés dans un livre qui nous transporte, certains détails accentuent le plaisir de ce moment : l’odeur des pages que l’on tourne du bout des doigts, presque tendrement, le ronronnement familier du frigo en arrière-plan, la respiration régulière du chat blotti à l’autre bout du canapé. Et c’est la même chose pendant nos discussions avec d’autres personnes : nous ne faisons pas qu’écouter leurs paroles. En étant suffisamment présents dans l’instant, nous pouvons parfois apercevoir un éclat particulier dans leur regard, au moment d’évoquer un souvenir émouvant, ou encore percevoir la tension derrière leur sourire pourtant rayonnant.

Nous ratons tant de choses, tant d’indications sur l’état de santé de nos liens, en étant constamment absorbés par ces autres choses qui nous semblent toujours plus importantes ou plus urgentes. Et ces petits bonheurs de la vie, ces petits instants de rien, nous ne pouvons pas les voir lorsque notre attention est accaparée par un petit rectangle de lumière empli de rien — ce prédateur des temps modernes, responsable en partie de l’engourdissement collectif de nos cervelles. Quelle tristesse, quel dommage. Écrire ces mots me fait réaliser qu’il me semble de moins en moins facile d’aimer ce monde qui, lui, semble de plus en plus indifférent, artificiel et surtout appauvri, appauvri de tant de choses qui font pourtant sa valeur. Mais ça m’a aussi rappelé autre chose : ce qu’on fait de notre propre monde, ça, c’est encore entre nos mains.

La qualité de notre présence transforme notre relation à la vie.

Nous pouvons choisir où va notre attention, choisir de regarder ce qui ouvre notre cœur plutôt que ce qui le referme, choisir la présence au lieu du brouhaha numérique, et choisir de nourrir les liens qui nous font du bien plutôt que ceux qui ne nous apportent rien. Des “petits” choix qui font, en grande partie, la texture de notre quotidien. C’est la magie de mettre de l’attention, et donc de l’intention, dans nos gestes et nos actions : dans notre vie de tous les jours, rien n’a forcément changé, et pourtant, nous ne la percevons plus de la même manière.

Et tous ces instants-là, lorsqu’on les vit pleinement, deviennent peu à peu si indissociables de notre bien-être quotidien qu’il nous suffit, où que l’on soit, de fermer les yeux pour les retrouver. Comme une réserve de petits bonheurs dans laquelle nous pouvons venir puiser chaque fois que le besoin s’en fait sentir.

— veronica

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Quand le monde nous éloigne de nous-mêmes

Assez tristement, je constate que, dans cette société moderne, rien n’est fait pour que les personnes qui se sentent en décalage se sentent un peu plus intégrées. Dans le monde professionnel comme dans le privé, d’ailleurs. En d’autres termes : il s’agit d’un problème systémique que nous avons intégré comme un problème individuel.

Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.


Dernièrement, j’ai publié un texte qui raconte les coulisses du fameux “je me sens différent des autres”. Assez tristement, je constate que, dans cette société moderne, rien n’est fait pour que les personnes qui se sentent en décalage se sentent un peu plus intégrées. Dans le monde professionnel comme dans le privé, d’ailleurs. En d’autres termes : il s’agit d’un problème systémique que nous avons intégré comme étant un problème individuel. Malheureusement, cela génère beaucoup de souffrance pour les êtres qui se sentent à part, en marge, et je pense qu’il est temps de faire bouger les lignes.

À l’ère de la performance avant tout et des intelligences artificielles, plus personne ne supporte d’attendre : nous voulons tout, tout de suite. Y compris la clarté des êtres humains, de qui l’on attend qu’ils se comportent comme des machines. Si nous ne parvenons pas à nous faire comprendre dans la seconde, si notre interlocuteur ne saisit pas notre façon de raisonner, nous sommes directement hors course et catalogués comme élément perturbateur (ou inutile). Sitôt que l’ose exposer un point de vue un peu différent ou une idée qui sort de l’ordinaire, les regards alentour deviennent d’emblée suspicieux — voire condescendants. Et que dire alors des personnes hypersensibles ? De la mysoginie encore bien présente dans les entreprises ? Oups, je m’égare. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de jeter l’opprobre sur tout ce qui s’éloigne un tant soit peu de la norme, nous ne faisons qu’encourager les gens à se taire, à ravaler leurs idées (par ailleurs potentiellement brillantes) et à gaspiller leur énergie pour voler sous le radar. Et après on s’étonne que si peu d’êtres humains soient épanouis…

Dans mes emplois passés, j’ai rencontré beaucoup de difficultés, à commencer par l’enfer des open spaces. J’aimerais bien savoir qui a pu voir dans ce concept une avancée en terme de productivité et de “team building”. Parce que, lorsque l’on est hautement sensible et, à plus forte raison, neuroatypique, de telles conditions de travail ne peuvent pas offrir un terrain d’épanouissement (et donc un gain d’efficacité). Entre le bruit incessant, les stimuli permanents, la proximité physique de personnes que l’on n’apprécie pas forcément et les odeurs inévitables, travailler dans un open space ressemble à un cauchemar éveillé. Je suis tombée une fois sur une responsable qui ne voyait pas d’inconvénient à ce que je porte mon casque antibruit, mais c’est bien la seule. Autrement, ce fut à chaque fois un non, sec et agacé.

Au travail comme dans le privé, nous sommes également raillés si nous refusons de jouer le jeu social. Si l’on ne prend pas le café avec nos collègues, si l’on reste dans son coin en soirée (ou pire, si l’on ose manquer les soirées d’entreprise), ce sont toujours les mêmes remarques : pourquoi tu ne dis rien ? Allez, mêle-toi un peu aux autres, ça te fera du bien !

Et alors quand il s’agit de parler de nos ressentis, de la manière dont nous vivons les choses… Les gens peuvent se montrer très froids, et même durs. Je me souviens notamment d’une personne de ma famille qui m’a dit d’un ton énervé, alors que je lui faisais part de ma solitude et de ma détresse psychologique, de ne pas exagérer. Autrement dit : tu en fais trop. Trop, trop, toujours ce “trop” que l’on nous balance à la figure dès que l’on dévie du chemin connu et attendu. Dans mon dernier emploi, j’ai eu droit à une remarque qui restera imprimée noir sur blanc dans mon dossier : “trop introvertie, doit aller davantage vers les autres”. Et je me souviens également d’une “amie” qui avait très mal réagi lorsque j’avais refusé une invitation en lui disant honnêtement que j’avais besoin de temps pour moi. Des exemples de ce type, j’en ai des dizaines, et vous aussi sans doute. De quoi empêcher les plus courageux d’entre nous de se montrer tels que nous sommes.

Cette pression constante que notre entourage nous met inconsciemment sur les épaules, elle finit par éteindre notre vraie nature (en même temps que notre joie de vivre).

Elle nous encourage à nous fondre dans le moule, et peu importe si il est trop petit pour nous. Tant pis si l’on y laisse notre santé mentale au passage. Chacun reste enfermé dans son monde, sans la moindre curiosité ou tolérance pour celui des autres. Mais les êtres humains ne sont pas linéaires dans leur énergie, ni dans leurs émotions, et attendre de nous que soyons prévisibles (et malléables) ne fait que pérenniser le jugement autour de la différence.

Parce que les conséquences vont au-delà d’une “simple” souffrance : nous nous contorsionnons à un tel point pour nous adapter à ce monde normatif que nous en perdons le contact avec nous-mêmes. Nous nous effaçons de l’équation, dans l’espoir d’échapper aux critiques et de ne plus nous sentir jugés en permanence. Et, à force de ne pas vouloir déranger, nous disparaissons de notre propre vie. Jusqu’à ce qu’une petite partie de nous décide qu’il est temps de faire quelques vagues.

— veronica

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Vivre à contre-soi : les ravages de la suradaptation

Pour certains d’entre nous, traverser l’existence n’a rien d’un long fleuve tranquille. Ce que je trouve le plus troublant, le plus déstabilisant, c’est cette fatigue écrasante que l’on peut ressentir.

Ce texte fait partie du Chemin de traverse, une série de cinq essais consacrés au retour à soi.


Pour les âmes sensibles, traverser l’existence n’a rien d’un long fleuve tranquille. Ce que je trouve le plus troublant, le plus déstabilisant, c’est cette fatigue écrasante que l’on peut ressentir. Et je ne parle pas d’un manque de sommeil, non. Cette fatigue-là, elle est profonde, envahissante. Existentielle. Être fatigué de la vie, sans pourtant avoir de raison claire à apporter à ce pourquoi silencieux. Sur le papier, tout semble bien fonctionner, nous n’avons objectivement pas de quoi de nous plaindre et pourtant, à l’intérieur… la vie nous semble bien lourde. Et triste.

Alors, souvent inconsciemment, nous tentons de compenser ce sentiment en nous adaptant plus que nécessaire aux contours de la vie. On se dit qu’on n’a pas le choix, et puis on serre les dents et on fait sembler d’avoir l’air à peu près heureux. Nous apprenons à “gérer” la vie comme on gère un projet, et pour éviter les grains de sable dans l’engrenage nous devenons maîtres dans l’art de nous adapter. Ce qui nous vaut d’ailleurs bien des compliments : oh mais comme tu gères, tu m’impressionnes, tu es mon modèle, je n’ai pas ta force. Pourtant, en entendant ces mots, ce n’est pas de la fierté que nous ressentons, mais de l’inconfort. Une sorte d’épine dans le cœur, discrète mais suffisamment présente pour qu’on ne puisse pas l’ignorer.

Parce que derrière la façade, la réalité est moins plaisante : on s’éloigne de soi, chaque jour un peu plus, on chancelle sous le poids de cette fatigue de la vie, avec l’étrange impression de vivre en pilotage automatique. On est là, sans être vraiment là, un peu comme regarder quelqu’un d’autre jouer le premier rôle de notre vie. Et puis un jour, on réalise que l’on ne sait plus très bien qui l’on est, au fond. Et que la raison pour laquelle notre vie tient encore debout, c’est parce que nous avons pris la terrible habitude de nous adapter plus que de raison. De vivre à contre-soi. Et vivre à contre-soi, cela mène tout droit au désamour de soi.

La suradaptation fait des ravages, c’est indéniable. Et ce moule de vie, il est d’une violence indicible. Il abîme tout sur son passage : nos aspirations, nos élans de bonheur, nos besoins physiologiques, nos relations, et même notre sourire à la fin. Il affecte profondément la santé mentale de bon nombre d’entre nous, même si, bien sûr, c’est un sujet tabou — l’un de ceux que l’on ne peut remettre en question sans y laisser des plumes. Le plus désolant étant qu’il s’avère compliqué de se rebeller contre quelque chose que l’on nous ne présente jamais comme une contrainte, mais seulement comme “la vie”…


Ce que je trouve douloureux, ce sont ces moments où, lorsque l’on tente d’expliquer ce que l’on ressent, les seules réponses que nous obtenons ressemblent à des “tu es trop sensible”, tu te prends trop la tête, tout le monde y arrive alors pourquoi pas, mais fait un effort enfin. Ce genre de commentaire est d’une grande violence, car il sous-entend que nous créons nous-mêmes notre mal-être et que se sentir bien ne serait donc qu’une question de volonté. Ce qui est faux, bien évidemment. Mais le mal est fait, et les dégâts sont considérables : pour éviter d’autres jugements, nous redoublons d’efforts pour avoir l’air “normal” et voler sous le radar. On s’auto-censure, en réprimant toute émotion ou réaction qui pourrait sembler “trop” et en développant une hyper vigilance envers notre façon d’être. Petit à petit, on se sent gêné d’être soi, gêne qui mène bien souvent à de la honte. Et vivre en ayant honte d’être ce que l’on est mène à l’épuisement émotionnel — et à ce que j’appelle la solitude existentielle.

Mais tout cela, ce n’est pas dû à notre sensibilité ou une hypothétique incapacité à accepter la réalité (vous avez sûrement déjà entendu le fameux “c’est la vie ma foi, faut faire avec”). Non, ce mal-être, il provient du fait que plus l’on s’adapte, plus l’on s’éloigne de soi. Lentement, mais sûrement.

Pour tenter de survivre, nous apprenons à devenir quelqu’un d’autre.

Je crois que s’adapter, c’est une forme de protection qui nous permet de nous distancier de ce qui fait mal ou de ce qui nous gêne, une distanciation émotionnelle de ce qui nous affecte. Cela nous semble moins dangereux que de s’opposer frontalement à quelque chose (ou quelqu’un), et moins dommageable pour notre bien-être. Et puis, faire en sorte de gérer les choses ou “d’assurer”, c’est pratique parce que cela nous permet de masquer le fait qu’à l’intérieur, nous sommes proches de l’effondrement. Cela devient un automatisme, un mode de fonctionnement inconscient mais qui devient un “réglage par défaut”. Mais en faisant ça, en utilisant la suradaptation pour garder la tête hors de l’eau, nous coupons les liens avec nous-mêmes. Nous perdons confiance en notre discernement, en nos propres ressentis, en notre valeur en tant qu’être humain — en la vie elle-même.


Cet épuisement intense qui s’enroule autour de notre cœur, ce découragement, c’est le signal qui nous indique que l’on dérive de soi-même. On peut bien sûr décider de lui fermer la porte, mais alors il reviendra par la fenêtre — ou par la cheminée, la chatière, peu importe mais il reviendra. Notre “instinct de cohérence” ne se laisse pas facilement étouffer non plus, et il aime bien faire entendre sa voix sous forme de confusion. Et si l’on décide de passer outre, notre système nerveux nous adressera l’avertissement ultime : le breakdown, la dépression, le burnout et autres effondrements. Toutes ces sensations inconfortables que l’on prend pour des dysfonctionnements sont en fait simplement des informations précieuses sur notre état de santé existentielle.

Et ce qu’il y a de beau dans la connaissance de soi, dans l’acception de soi, c’est qu’une fois que l’on comprend ce qui se joue, alors la honte se dissipe et ouvre l’espace pour l’étape suivante : restaurer l’amour de soi.

— veronica

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Ces jours où on envie les personnes “simples”

Je vais vous faire une confidence. Certains jours, il m’arrive encore d’envier les personnes qui traversent la vie avec plus de simplicité. Oui, je ressens de l’envie, voire de la jalousie, envers eux, mêlée de tristesse et d’épuisement émotionnel.

Je parle de ces jours où l’on se sent si fatigué d’être soi — d’être tout court. Aujourd’hui, plus personne n’échappe à l’injonction collective à l’authenticité et à l’acceptation de soi : elle est littéralement partout. Assez ironiquement, j’y participe moi-même, avec mon livre Exister en entier, fruit d’un long cheminement personnel et dont je suis très fière.

Mais je vais vous faire une confidence. Certains jours, il m’arrive encore d’envier les personnes qui traversent la vie avec plus de simplicité. Oui, je ressens de l’envie, voire de la jalousie, envers eux, mêlée de tristesse et d’épuisement émotionnel. Parce que vu de l’extérieur, leur existence semble se dérouler avec plus de facilité, avec moins d’accrocs.

Faire le deuil d’une version plus simple de soi, c’est difficile et douloureux. Et même quand on a appris à s’aimer en entier, la vérité, c’est que certains jours, on s’aimera quand même un peu moins.

La jalousie, c’est pas beau. C’est ce qu’on nous apprend depuis notre plus tendre enfance, pas vrai ? Et c’est vrai que la jalousie ne rend pas tellement les gens attractifs. Et puis, l’envie, la jalousie, ça sous-entend que l’on a pas assez “travaillé sur soi” (quelle étrange expression) et qu’il faut donc redoubler d’efforts pour atteindre la plénitude façon Alice aux pays des merveilles. Alors qu’en fait, ce sont juste des sentiments humains, imprévisibles, et surtout incontrôlables.

Alors, oui, il m’arrive d’envier les gens qui peuvent affronter le quotidien — la vie — avec insouciance. J’aimerais, oh comme j’aimerais, habiller mes pensées de cette légèreté. Celles qui savent mettre une limite à leurs pensées, celles qui s’adaptent sans effort et sans douleur, celles qui n’ont pas à cicatriser la plaie causée par l’absurdité déconcertante de notre existence. Celles pour qui l’interaction sociale est fluide et naturelle (bien plus facile que pour moi, en tout cas). Durant ces journées moins fluides, je me surprends à rêver d’être comme elles : moins dense à l’intérieur. Plus facile à satisfaire, plus facile à côtoyer. Bienheureuses soient-elles. Parce que moi, la plupart du temps, j’ai l’impression d’être une lionne emprisonnée dans un système oppressant et limitant, lâchée dans l’arène sans aucune protection pour atténuer la perception aiguisée qui est la sienne une lionne qui ne désire rien tant que de trouver une tanière paisible et s’y planquer pour toujours en prétendant ne pas faire partie de ce monde. Démissionner de la vie, quoi.

C’est vrai, peut-être que si nous pouvions alléger le fardeau de cette « complexité existentielle », alors notre désir insatiable de sens et d’absolu deviendrait moins obsédant. Peut-être que la brutalité de tout percevoir si fort (à commencer par les incohérences, y compris les nôtres) nous semblerait plus supportable. Et peut-être que nous nous sentirions moins blessés par les commentaires qui nous prêtent une certaine supériorité alors que, personnellement, j’essaie simplement de trouver un équilibre avec ce cerveau que je n’ai pas la possibilité d’échanger (la garantie est échue depuis belle lurette).

Ce n’est pas tant cette complexité qui cause la souffrance, d’ailleurs, mais plutôt la distance qui émerge lorsque les gens ont des perceptions et des ressentis différents. Et cette distance peut devenir un fossé, surtout les jours où notre énergie est au plus bas et que l’on est trop fatigué pour essayer d’expliquer cet incessant tourbillon dans notre tête. Cette peine-là, non seulement elle est douloureuse, mais en plus elle est impossible à guérir de manière satisfaisante. Comment le pourrait-elle ?


Je voudrais tant savoir me contenter de moins. Parce qu’alors, j’apprécierais peut-être davantage les événements sociaux et le small talk qui va avec. Je saurais tirer plaisir de la dynamique des réseaux sociaux et y puiser de l’énergie au lieu d’en perdre. Je serais capable d’apprécier le snack content et d’y voir un divertissement bienvenu, au lieu de chercher de l’intéressant en tout et en tout le monde. Ça doit être reposant, si reposant… mais sûrement un peu ennuyant aussi, si je compare avec la richesse de mes foisonnantes pensées, y compris surtout dans le silence et la solitude.

Cette légèreté, j’aimerais m’en accommoder, vraiment. Mais je souffre d’une incapacité chronique à m’arrêter à la surface des choses, un mal envahissant et incurable qui s’étend chaque jour un peu plus et qui rend vaine et épuisante toute tentative de prendre les choses telles qu’elles sont.

Souvent, j’ai l’impression d’être une sans-abri — émotionnellement parlant.

Je ne serai jamais cette personne insouciante qu’une petite partie de moi rêve encore d’incarner, c’est certain. Celle qui ne trouverait rien à redire sur la notion de normalité, celle qui n’aurait pas besoin de profondeur pour sa survie mentale, celle qui ne serait pas si intensément ébranlée par les choses par la vie. Ce chapitre-là du chemin d’acception de soi, il ressemble à un deuil, et ça, rares sont ceux qui en parlent ouvertement (ça ferait un peu tache sur l’arc-en-ciel des bisounours).

Je ne serai jamais cette femme-là, parce que ma sensibilité et ce vent de l’Oural de révolte font intrinsèquement partie de moi avec tout ce qui en découle. Cela n’a rien d’une phase passagère, rien non plus d’immature (n’en déplaise aux moralistes bien-pensants) et encore moins d’un dysfonctionnement qu’il suffirait de réparer. Je ne crois pas que je deviendrai un jour plus simple, et je n’ai plus envie d’essayer de le devenir : je plaide coupable de non-conformité à l’absurde. Heureusement, la plupart du temps j’apprécie ma propre compagnie et surtout, triomphe absolu, je n’ai plus honte de ce “trop” qui déborde de partout comme du lait oublié sur le feu. C’est juste qu’il est tellement épuisant par moments.

Pour toujours, j’aurai besoin de cohérence, de sens et de beauté. Pour toujours, la profondeur sera mon baume au cœur mon oxygène. Jusqu’au bout, je serai intense dans mes pensées et ma perception. Jusqu’au bout, je combattrai l’attrait de la commodité et de la superficialité. Sensible jusqu’au bout du cœur, je resterai. Insoumise j’étais, insoumise je suis, et insoumise je m’en irai.

Bien sûr, cette vision des choses a un prix. Mais avec cette faculté de voir au-delà des apparences vient aussi du beau, car elle sert de terreau fertile aux jolies choses que l’on expérimente au quotidien : voir et créer de la beauté, amener du sens, de la profondeur et de la nuance.

Ma sensibilité, c’est l’architecture de ma vie intérieure, le mur porteur de ma personnalité.

Cette perception “élastique” des choses me donne parfois l’impression d’avoir déjà vécu mille vies, notamment à travers mes lectures et les conversations avec ceux qui comprennent— sans compter toutes les vies parallèles qui se déroulent dans ma tête (et qui sont souvent mieux que la vraie vie clairement)… Cette vision du monde qui est la mienne, c’est à la fois mon rivage de l’espérance tout autant que la pierre qui m’attire inexorablement vers le fond.

Pourtant, malgré cette fatigue et tout ce que je viens d’écrire, je sais que je ne voudrais pas devenir quelqu’un d’autre. Je ne suis plus à une contradiction près, et puis de toute façon, nous autres neuroA sommes bien souvent des paradoxes ambulants…

Un petit goût subversif qui n’est pas pour me déplaire.

— veronica

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Je suis trop sensible : la réponse de Voltaire

La sensibilité. Ce petit mot qui dérange, qui intrigue, qui bouscule, qui met les gens si mal à l’aise... Et que dire lorsqu'on y ajoute le préfixe hyper. Mais, à travers la simplicité de ces quelques mots, Voltaire nous invite à repenser ce qui fait la véritable beauté — la valeur — d’une vie humaine.

« Si l’on n’est pas sensible, on n’est jamais sublime. »

– Voltaire


La sensibilité. Ce petit mot qui dérange, qui intrigue, qui bouscule, qui met les gens si mal à l’aise... Et que dire lorsqu'on y ajoute le préfixe hyper. Mais, à travers la simplicité de ces quelques mots, Voltaire nous livre un joli secret : il nous invite à repenser ce qui fait la véritable beauté — la valeur — d’une vie humaine.

Parce que dans ce mot, sublime, il y a tout ça : la sensibilité, la beauté, la rareté, l’inspiration, le mystère. Pourtant, tant de personnes cherchent à camoufler cette sensibilité ; aujourd’hui encore, elle est trop souvent considérée comme un problème, une faiblesse voire une source de honte (et ce y compris par les hypersensibles eux-mêmes). Alors qu’elle est précieuse : grâce à elle, nous sommes capables de déceler de la beauté même dans l’hostilité du monde actuel. Et ça, c'est un cadeau de grande valeur, parce que sans beauté, que reste-t-il au-delà du climat anxiogène dans lequel nous vivons ?

Cette citation, c'est un appel du cœur pour toutes celles et ceux qui, comme moi, ressentent la vie avec une folle intensité. Pour les personnes qui portent – pas toujours fièrement – autour de leur cœur une collection de tendresses et de chagrins, dans un enchevêtrement de rires et de larmes. Alors oui, c’est vrai, je pense que Voltaire a raison : si l’on n’est pas sensible, on n’est jamais sublime.


La sensibilité, c’est aussi ressentir intensément, percevoir ce que d’autres ne voient pas, ou être profondément ému par les choses les plus simples — à ressentir sans filtre, en quelque sorte. Pour être tout à fait honnête, j’ai longtemps trouvé que c’était plutôt un fardeau, en fait, et je sais que beaucoup d’entre vous partagent ce ressenti. À juste titre d'ailleurs, car lorsque le moindre chagrin ressemble à une tempête dévastatrice, ou que la joie la plus infime nous transporte haut et fort, cela peut rapidement nous épuiser, voire nous submerger (d'autant plus si nous sommes concernés par la neuroatypie).

Pourtant, toutes ces émotions, et toutes ces nuances que l'on perçoit, donnent une profondeur unique à notre existence. C'est un peu comme si nous étions une rivière : j’aime voir chaque émotion qui nous traverse comme une vague qui circule en nous ; quand on accepte nos ressentis sans lutter contre eux, l’eau de la rivière poursuit sa route de manière fluide, elle reste en mouvement, elle avance quels que soient les obstacles. Alors que, à l’inverse, quand on tente de résister à la pression de l’eau (et donc de nos émotions), elle va s’accumuler contre la figue, puis finir par déborder sous la force de cette matière contenue. Et ce torrent de ressentis refoulés ainsi libéré risque tout détruire sur son passage, sans la moindre nuance. 

(Ça me fait d’ailleurs penser au livre de Shannon Lee (la fille de Bruce Lee) dans lequel elle partage la philosophie de son père :  » Les enseignements de Bruce Lee filent la métaphore de l’eau et de sa fluidité. « Être comme l’eau », c’est incarner la souplesse et le naturel, se réapproprier son autonomie, son pouvoir et sa liberté.)

J’aime bien cette analogie, parce que ça explique bien ce qui se passe en nous quand on tente de museler nos émotions – surtout celles qui sont inconfortables. Celles qui bousculent, celles qui font peur. Mais les émotions, ça ne se "gère" pas ; cela se vit. Accueillir sereinement ce qui vient, laisser exister (et circuler) librement nos émotions, ça laisse une ouverture à tous les possibles, au flow de la vie.


Être sensible, c’est capter de tout son être la musicalité et l’harmonie des choses. Le frémissement des feuilles sous la brise d’été, un élan du cœur face à un paysage qui coupe le souffle, la douce chaleur d’un rayon de soleil dansant sur notre peau, le tendre réconfort d’un geste d’affection inattendu, le son si particulier de la fourrure d'un chat ployant sous nos caresses. C’est aussi percevoir des changements à peine perceptibles dans l’énergie des autres, pouvoir sentir littéralement un changement d’atmosphère avant tout le monde, savoir inexplicablement déceler le mensonge dans les paroles de nos interlocuteurs. Ressentir les intentions des autres.

Pour nous autres hypersensibles, ce sont des expériences que nous vivons au quotidien, qui font partie de nous, et il semble difficile d'imaginer que tout le monde n'est pas touché par ce genre de choses. Et pourtant...

Alors forcément, ce décalage peut être mal vécu, et une telle perméabilité nous expose à un tas d’incompréhensions, de blessures, de peines et de jugements dont on se passerait bien. Dans mon livre, j'ai d’ailleurs écrit à ce sujet : "Savoir se montrer vulnérable, ça fait partie intégrante du chemin d’intégrité que j’ai décidé d’arpenter. Et puis, j’ai fait un pacte avec moi-même : celui d’exister en entier."


"Si l’on n’est pas sensible, on n’est jamais sublime". 

Pour accéder au sublime, il convient donc d’accepter de devoir aussi cheminer au côté des chagrins et des blessures qui semblent parfois insurmontables. Toute personne hypersensible ne pourra qu'être d'accord avec moi : nous avons tous vécu d’innombrables moments où l'on nous a fait sentir que nos émotions étaient trop. Trop vives, trop intenses, trop encombrantes, trop malaisantes. Un tout petit mot, et pourtant potentiellement destructeur.

On nous enferme dans des injonctions de toutes sortes depuis notre plus jeune âge, on nous apprend à nous endurcir, à résister aux vagues (et tant pis si on se noie au passage), à sourire poliment, à ne pas dire ce qui se passe dans notre tête, à ne pas faire de vagues. Faudrait pas déranger, surtout… Sauf qu’en nous fermant à nos émotions, on perd ce que l’on possède de plus précieux : notre capacité à éprouver. Et comment aimer la vie si l’on éprouve plus rien ?

Il y a une grande vulnérabilité dans le fait de se montrer sensible. D’oser montrer ses failles, ses écorchures, son humanité — se montrer soi, tout entier. Et puis, c’est précisément ça qui nous relie aux autres, qui nous permet de comprendre, de connecter, d’aimer, de vivre. Je trouve qu’assumer cet aspect de soi, en particulier dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, c’est plutôt courageux, en fait.


À force de vivre des peines et des déceptions, on apprend à se protéger. On érige des murs toujours plus hauts autour de notre cœur, espérant ainsi échapper à la souffrance. Mais la vérité, c’est que ces murs que l’on croit protecteurs finissent par nous couper des autres et par nous éteindre — émotionnellement parlant. La peur de souffrir, ironiquement, nous éloigne de la vie.

Je sais bien à quel point il est tentant de se réfugier dans la distance émotionnelle et le contrôle (illusoire) de nos ressentis, et comme cela peut sembler rassurant de se sentir “maître” de nos émotions. Malheureusement, tôt ou tard, tout ce qu’on a voulu dissimuler sous le tapis finit par nous revenir en pleine face, et c’est normal, ça ne peut pas fonctionner comme ça : car, en fermant la vanne des émotions désagréables, on ferme en même temps celle des belles choses. Comme dirait une personne que je connais, la sphère émotionnelle ne fonctionne pas à la carte (même si ça m’arrangerait bien pourtant hihi).

Le sublime ne peut pas fleurir derrière des murs. Pour grandir, il a besoin de lumière, de soins. Et puis… Que reste-t-il une fois que l’on se retrouve retranchés derrière nos murs ? Une vie sans accrocs, peut-être (et encore), mais aussi sans éclat. Sans joie. Une vie sans rires et sans chaleur. Et il reste surtout une immense solitude émotionnelle.


Oser ressentir, tout ressentir, c’est courageux. Vraiment. Il faut du cran pour laisser entrer les émotions, pour les accueillir malgré la peur ou l’inconfort, pour accepter de se sentir submergé par nos ressentis. Pour lâcher prise. C'est courageux de rester et de faire face, au lieu de fuir à tout prix (comme je l’ai fait pendant longtemps).

Et cela veut dire aussi accepter d’être surpris, dérouté, voire décu par soi-même. Parce que, soyons honnêtes, il y a souvent une dissonance entre la personne que l’on voudrait être et celle que l’on est à ce moment-là. Et ça, c’est difficile à avaler, parce que cela réveille une certaine tristesse ou, pire, de la honte. Alors forcément, il est plus simple d'ignorer ce genre de ressenti. C’est humain. 

Imaginons un monde où chacun pourrait exprimer librement sa sensibilité… Où personne ne se moquerait d’un oeil mouillé pour rien, où l’on n’aurait pas honte de s’émerveiller de la beauté d’une simple fleur ou d’avoir le cœur serré après avoir écrasé un escargot.

Notre sensibilité, c'est le pont entre soi et les autres, et c'est également un précieux indicateur sur le chemin du retour à soi — une porte ouverte sur le sublime de Voltaire.

Laissons-là nous guider, sans honte ni regret. Elle nous fera voyager vers des lieux que l'on n'aurait jamais imaginés. Elle nous apprendra l’humilité face à la beauté, et la gratitude des bonheurs tout simples. Elle est notre passeport vers plus d'amour, aussi, pour les autres, mais aussi envers soi-même. Alors osons être touchés, émus, bouleversés. Osons être trop sensibles. Parce que c'est trop bon (et de toute façon nous ne savons pas faire autrement). Et puis, quelle richesse que celle de posséder un cœur qui ose tout ressentir...

— veronica

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