Préférer exister dans l’intimité de la nuit (et comment ça se fait)

La nuit, il y a deux catégories de gens : ceux qui dorment, et ceux qui vivent enfin leur meilleure vie de la journée. Se sentir mieux la nuit que le jour, comment ça se fait ?

Tous les soirs, j’attends avec impatience ce moment particulier, celui qui marque le début du crépuscule. Ces quelques instants entre chien et loup, où la vie semble suspendue entre deux mondes… La fin de quelque chose, et le début d’autre chose. C’est de cette autre chose dont j’ai envie de vous parler, de cette atmosphère intime qui s’installe au fil de la nuit et qui me donne toujours la sensation d’être enfin en sécurité dans ma tanière, au sens propre comme au figuré.

Du bien-être que l’on peut ressentir en étant simplement là, immobile dans sa cuisine au cœur de la nuit, à savourer une tasse de thé pour contrer l’insomnie tout en écoutant le son des grillons dans le pré et le ronronnement familier du frigo. J’ai toujours aimé l’atmosphère de la nuit, et surtout son silence. En y réfléchissant, j’ai réalisé que ça allait même beaucoup plus loin que ça : la nuit, je me sens moi, plus que jamais.

Et puis, je me suis demandé : comment ça se fait que je ne parvienne jamais à “reproduire” ce sentiment durant la journée, si ce n’est partiellement ? La réponse est simple : parce que la nuit, tout disparaît à l’ombre des étoiles.

Le bruit, bien évidemment, mais aussi les attentes extérieures, les notifications, la pression à réagir, la chorégraphie sociale qui se répète chaque jour qui passe… Les comparaisons malsaines, les rendez-vous à honorer, les invitations qu’on n’ose pas refuser, les tâches et obligations qui n’en finissent jamais. La surcharge sensorielle et cognitive disparaît, enfin.

Dans la quiétude de la nuit, tout ce bruit s’évapore, étouffé par le silence.

Personnellement, je vis assez mal l’intrusion sensorielle que représentent les réseaux sociaux. Au point de me dire que si je les éradiquais complètement de ma vie, je me sentirais bien mieux. Comme je suis assez perméable émotionnellement, tout ce qui me passe sous les yeux (pas uniquement sur les réseaux sociaux) n’est jamais “que” du contenu que je peux simplement ignorer. J’absorbe tout, littéralement : le son, l’image, les énergies des autres, leurs émotions, et tout ce qu’ils ne disent pas. Alors forcément, mon système nerveux sature extrêmement vite. Comme beaucoup d’entre nous, sans en avoir forcément conscience. Et même lorsque l’on arrive avec l’esprit disponible, il suffit parfois de quelques minutes pour que le vase déborde.

Par exemple, j’aime avoir des interactions sociales, mais seulement lorsqu’elles sont choisies ; et c’est bien là tout le problème des réseaux sociaux (et du monde professionnel, bien souvent). Tout nous est imposé : le rythme, la pollution visuelle, le bruit, la vacuité omniprésente, l’aspect social inévitable, et ce même quand on fait très attention à ne pas se laisser entraîner dans l’engrenage. Le bruit, concret ou mental, peut être vécu comme un viol répété de sa bulle de repli — de survie. C’est une réelle souffrance, n’en déplaise à ceux qui ont le drama queen facile.

À l’inverse, la nuit, c’est un tout autre univers qui s’ouvre à nous, une sorte de monde parallèle au goût de secret, où même la solitude change de texture. La nuit, elle, ne nous reproche jamais notre silence ou notre besoin d’espace. À titre personnel, dans la nuit, j’ai enfin la sensation d’exister en entier. Je m’y sens bien, vivante, plus forte, plus réelle, plus intéressante… plus tout, en fait. Comme si mon lien avec la vie s’y faisait plus intime. L’absence d’interruptions a un effet psychologique incroyablement réparateur et sécurisant.

Alors, je ne peux m’empêcher de me demander : si ce n’est que durant la nuit que l’on peut se sentir enfin en sécurité en soi, avec soi, qu’est-ce que cela révèle de ce monde moderne ? Et qu’arrive-t-il, à force, à notre vie intérieure lorsqu’elle n’a plus aucune membrane protectrice avec l’extérieur ?

Alors, ces instants volés dans ma cuisine au cœur de la nuit, ils me sont précieux. Et je rêve d’un monde qui ne serait fait que de nuits, pour ne plus jamais avoir besoin de négocier avec l’existence.

— veronica


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