Je n’ai jamais été très amie avec le changement. Enfin, plutôt avec l’impermanence des choses, car il ne s’agit pas vraiment d’une peur du changement. C’est étrange je trouve, nous savons que la plupart des choses ou des personnes que nous aimons ne resteront pas dans notre monde et pourtant, le principe même de la vie est d’aimer tout ça. De tout notre cœur. Il y a tant d’aspects qui s’entrechoquent et avec lesquels nous devons vivre quoi qu’il advienne :
L’amour et la fin d’une relation,
Le temps qui passe et qui ne revient jamais,
La mort des êtres chers,
Le départ de nos animaux,
La quête de liberté,
Le sens de la vie,
Les personnes que l’on n’a pas su garder,
Les vies que l’on n’a jamais vécues,
Les choses que nous n’avons pas le pouvoir de changer…
Et le fait que tout a une fin. Pas forcément une fin au sens disparition, mais tout finit par évoluer un jour ou l’autre. Tout change, tout le temps. Qu’on le veuille ou non. Nos liens avec les gens que nous aimons, notre situation personnelle ou professionnelle, notre apparence, notre environnement de vie, la précision de nos souvenirs les plus chers, nos sentiments, nos pensées, nos idéaux, et même nos rêves. Ce méli-mélo de joies et de peines que l’on appelle la vie, je le trouve profondément déstabilisant (et anxiogène, aussi). Tout change, tout le temps, et il m’est difficile de vivre tout cela sereinement.
C’est vrai, comment trouver la paix et la sérénité là-dedans ? Parfois, on ressent le manque de quelqu’un qui fait toujours partie de notre vie. Parfois, le chagrin s’invite, pour des choses qui existent encore. On essaie tant bien que mal d’aimer, de se laisser aimer, tout en acceptant d’être vu, sans filtre ni artifices. Malgré la peur de perdre ceux (et ce) qu’on aime. Une si grande tendresse se cache derrière le courage de la vulnérabilité… Parfois, nous aimons une personne tout en regrettant de ne pas savoir comment la garder près de nous. Mais parfois, la terreur de trop s’attacher, et donc de souffrir lorsque ça s’arrêtera, vient jouer les trouble-fêtes. Parfois, nous n’avons pas d’autre option que de ravaler nos larmes et accepter l’absence, le silence, de ceux que l’on imaginait à nos côtés pour longtemps. Et puis, il y a ces amitiés qui deviennent petit à petit des souvenirs, sans un bruit, et celles qui se sont arrêtées sans drame et sans que l’on ne sache vraiment pourquoi. Il y a, aussi, les personnes que l’on a aimées un jour, lorsque nous étions une autre “version” de nous-mêmes.
Aimer sans savoir à l’avance combien de temps nous avons devant nous. Taire certaines choses en se disant qu’on aura le temps de les exprimer plus tard. Parler ou agir presque machinalement, sans se douter que ce sera la dernière fois. C’est, malheureusement, souvent dans l’absence que nous réalisons la valeur des moments ordinaires, ceux qui deviennent précieux une fois qu’ils sont derrière nous. Toute ma vie, j’ai flirté avec la nostalgie, elle est ma compagne de toujours, et elle occupe une grande place dans ma vie, presque comme une amie intime dont on perçoit la présence réconfortante.
Et puis il y a tous ces endroits que l’on a aimés, qui nous ont changés, et que l’on ne reverra probablement jamais. Ou cette étrange sensation de retourner quelque part, plein d’impatience, et de se rendre compte une fois sur place que rien n’a changé… excepté nous-mêmes. Il y a le foyer de notre enfance, si vivace dans nos souvenirs, hanté par les fantômes des anciens “nous” — celui dont on sent encore l’odeur rien qu’en fermant les yeux. Les objets témoins qui renferment des vies entières derrière leur apparence patinée, et ceux que l’on conserve secrètement au fond d’un tiroir parce qu’ils nous rappellent un être cher ou un souvenir impérissable. Les photos délavées retrouvées dans un coin du grenier, et la violence de frappe de ces instants à jamais figés dans le temps. La mémoire, à double tranchant, parfois fidèle, et parfois aux abonnés absents lorsque l’on tente désespérément de se souvenir d’un regard ou d’un rire pour nous réchauffer le cœur. La culpabilité d’oublier malgré nous certains souvenirs, et la tristesse qui va avec. La terrible angoisse d’oublier un beau matin la voix des personnes que l’on chérit profondément.
Un jour, ce sera nous sur l’une de ces photos. Un jour, quelqu’un, quelque part, se remémorera avec émotion le son de notre voix.
Et puis, avec le chagrin viennent les questionnements… La peine, parfois intolérable, quand on songe à la vie que l’on imaginait pour soi (et qui est aux antipodes de notre réalité). Celui de tous les futurs qui n’en seront jamais. Celui des possibilités dont il faut faire le deuil, avec quelques larmes perlant au coin des yeux. Il y a aussi le chagrin particulier qui accompagne tout choix, parce que choisir une vie, c’est en abandonner une autre et que cela génère des “et si” infinis. Il y a le chagrin lancinant, brutal, de toutes ces vies que l’on n’a pas vécues, et de tout ce que l’on aurait pu devenir. Et puis, il y a cette question vertigineuse : qu’est-ce qui se serait passé si j’avais fait un autre choix ? À quoi ressemblerait ma vie aujourd’hui ? Peut-être que le fait de ne pas le savoir nous protège un peu du désespoir de réaliser que nos choix n’étaient pas ceux qui menaient au bonheur.
En prenant de l’âge, il devient de moins en moins facile de croire en nos rêves, je trouve. Et encore plus difficile de conserver un peu d’espoir, en particulier lorsque la vie nous donne des tas de raison de les ranger au grenier à côté des photos décolorées par le temps. Et pourtant, malgré tout, envers et contre tout, impossible de se défaire de l’obstination absurde de croire à un autre possible - à une autre vie.
Quand je regarde en arrière, j’ai parfois la sensation d’avoir passé ma vie à attendre que la vie commence enfin, et mon cœur se brise à l’idée d’avoir peut-être laissé passer ma chance. Ma vie. Comme si le bonheur pouvait être reporté indéfiniment, sans conséquence. Et pendant ce temps, pendant que l’on se dirige on ne sait trop où, les années filent, de plus en plus vite. Du temps écoulé que l’on ne récupérera jamais. En un battement de cil, la vie peut devenir un souvenir. Ça aussi, ça change avec les années, notre rapport au temps. Notre conscience du temps. La mort se fait plus concrète dans nos quotidiens, plus régulière. Sortis de l’innocence qui accompagne la jeunesse, nous prenons conscience que toutes les personnes qui nous sont chères vont s’en aller. Et c’est tellement, tellement difficile de ne pas laisser cette prise de conscience empoisonner notre existence et nos relations…
Il y a un côté absurde à exister dans un monde où tout est temporaire, y compris le monde lui-même.
Cette impermanence des choses, de la vie, elle est déconcertante : d’un côté, elle rend notre expérience ici-bas merveilleuse, mais de l’autre, elle la rend parfois difficilement supportable. Je ne crois pas que je pourrai un jour accepter sereinement le sentiment de cruauté que m’inspirent les fins — quelles qu’elles soient. Intellectuellement, je les “comprends” ; mais je les trouve quand même sacrément difficiles. Et parvenir à la fin d’un livre que j’ai adoré me déchire tout autant que la fin d’une relation à laquelle je tenais ; il n’y a pas de hiérarchie dans l’attachement.
Comment se donner pleinement et sans réserve à une vie qui n’est que passagère ? Que sommes-nous censés faire de ça, de cette certitude que tout ce que l’on aime n’est que temporaire ? De toute façon, on n’est jamais vraiment préparé à une fin. En écrivant ces derniers mots, j’essaie de ne pas penser à mon papa seul sur son lit d’hôpital, parce que sinon mon écran devient subitement tout flou. Comment ne pas avoir peur lorsque la fin devient une possibilité ? C’est un torrent de doutes, de peurs et de douleur qui nous emporte brutalement.
Et puis, il y a ces fins qui n’ont jamais l’air finies, ou celles pour lesquelles des points d’interrogation flottent encore dans l’air. Parfois, il ne reste pas d’autre choix que celui d’accepter que certaines questions ne trouveront jamais de réponses. Parfois, on choisit de quitter quelqu’un que l’on aime encore. Pour se préserver, certes, mais cela ne diminue en rien le poids de la culpabilité qui pourrait nous hanter une vie entière. D’autres fois, on reste un peu plus longtemps que nécessaire, parce qu’on a envie de croire très fort que l’amour suffit. Parfois, on aura l’impression que l’amour ne suffit effectivement pas, et à d’autres moments, on se dit que l’amour nous en demande vraiment trop.
Choisir d’aimer un animal, c’est signer pour un chagrin incommensurable, car les probabilités qu’il s’en aille avant nous sont écrasantes. Lorsque j’enfouis le nez dans la fourrure de mon vieux chat de 17 ans, le simple fait de respirer son odeur fait monter mes larmes, et je n’arrive pas à me défaire de cette pensée désormais récurrente : combien de temps il nous reste ? Et je retiens ces mots de l’une d’entre vous : présence et amour, chaque jour. Chaque fois, je me dis que je ne reprendrai pas d’animal, car les accompagner dans cet ultime voyage m’arrache toujours un bout du cœur, et la solitude qui suit leur absence est immense. Pourtant, chaque fois, la vie remet sur mon chemin un petit être en demande d’amour. Et puis, une vie dépourvue de l’affection d’un animal me semble inimaginable ; je ne comprendrai jamais que l’on puisse ne pas aimer les animaux. Je n’aime pas les gens qui n’aiment pas les animaux. Et je ne pourrai jamais aimer quelqu’un qui ne les aime pas. Jamais. Prendre soin d’un petit être vivant, cela crée une intimité émouvante ; et les aimer sachant qu’ils sont dépendants de nous, c’est une merveilleuse forme de vulnérabilité.
Que c’est difficile d’accepter que rien ne restera avec nous pour toujours.
D’apprendre à aimer tant que la vie existe. L’impossible équilibre entre se retenir et lâcher prise… Mais refuser d’aimer ne nous évitera pas la souffrance d’une disparition. Nous n’aurons jamais aucune prise sur le changement. Alors, peut-être que l’on peut répondre à l’impermanence par la tendresse. Par la qualité de l’attention que l’on met dans nos gestes, dans nos paroles, dans nos relations et surtout dans ce avec quoi on choisit de nourrir notre existence. Parce que cette attention, elle représente elle aussi une forme d’amour, et parce que, peut-être, la nature temporaire de la vie est précisément ce qui la rend digne d’être vécue. Et peut-être que prêter attention, vraiment attention, à ce qui se passe autour de nous, c’est la clé pour donner du sens à notre existence.
S’octroyer quelques minutes le matin pour déguster son thé aux effluves de bergamote, à l’extérieur ou près d’une fenêtre, et simplement écouter le gazouillis des oiseaux dans les arbres. Écouter le son de la brise matinale danser dans les hautes herbes, et les regarder onduler paresseusement. Respirer l’odeur des pages d’un livre que l’on tourne du bout des doigts, presque affectueusement, entendre la respiration régulière du chat blotti à l’autre bout du canapé. Être pleinement présents avec nos proches, suffisamment présents dans l’instant pour apercevoir cet éclat particulier dans leur regard, au moment d’évoquer un souvenir émouvant, ou percevoir derrière son air nonchalant la fierté de notre père parlant de son cactus en fleur. Savourer leur présence, tout simplement.
Prendre soin de ce qui existe, pendant que cela existe.
— veronica