Quand j’étais gamine, mes grands-parents louaient chaque été un minuscule chalet niché dans les bois, à l’écart du monde. On ne le voyait même pas depuis la lisière de la forêt. Pour y accéder, il fallait d’abord grimper un talus abrupt puis s’enfoncer entre les arbres, suivre le minuscule sentier tapissé de feuilles humides, contourner un vieux tronc couvert de mousse... Et puis, enfin, il était là.
Avec ses murs de bois patinés par les saisons et les deux marches de guingois menant sur le petit balcon. À travers les étroites fenêtres, on apercevait de la lumière qui, nous le savions, avaient été allumée spécialement pour nous accueillir. Le reste du temps, même si le soleil avait du mal à se frayer un chemin jusqu’à l’intérieur des pièces, il fallait économiser sur l’électricité. C’est que ma grand-maman, ayant vécu deux guerres au cours de sa vie, était obsédée par l’économie sous toutes ses formes. Elle allait jusqu’à faire sécher les sachets de thé sur un fil dans la cuisine afin de pouvoir les utiliser une seconde fois.
Je me rappelle, comme si c’était hier, des jours de pluie. Le son étouffé que faisait la fine bruine en s’écrasant sur le feuillage des arbres. Les gouttes d’eau qui glissaient le long des branches pour aller s’accrocher au bout des feuilles, avant de chuter dans les fougères en contrebas. La pluie frappait les bardeaux de bois qui habillaient le toit, avant de s’inviter sur la vieille rambarde du balcon. Il s’y formait toujours une flaque d’eau, au même endroit, les oiseaux venaient parfois s’y baigner parce qu’elle mettait des jours à sécher et ça rendait le bois un peu mou et visqueux.
Ces jours-là, l’air était chargé de cette odeur si particulière, celle de la forêt après la pluie. Ça sentait la terre mouillée, les aiguilles de sapin, la résine des arbres en train de cicatriser, les feuilles en décomposition, ça sentait la mousse gorgée d’eau et même les champignons, parfois. On aurait dit que la senteur, fraîche et terreuse à la fois, semblait remonter du sol lui-même. De temps en temps, une sorte de fumée planait au-dessus de la terre, comme quand on expire alors que l’air est glacial. Après la pluie, je ne sais pas pourquoi, tout paraît plus intense, plus vivant. Elle rend la forêt plus dense, la parant de mystère après chaque averse. Ça nous faisait peur, alors on courait le plus vite possible sur le sentier pour se réfugier entre les murs de bois.
À l’intérieur, il faisait bon. Je me rappelle des effluves sucrés qui nous souhaitaient la bienvenue, très souvent, et aussi de l’odeur du thé au citron que buvait ma grand-maman. Elle l’appelait son élixir de jouvence, et ça la faisait rire à chaque fois. Il s’invite encore dans mes rêves, ce rire, de temps à autre. Ça serre le cœur de savoir qu’on ne l’entendra plus jamais retentir.
Il y avait toujours (enfin, pour les visites) un feu allumé dans le vieux poêle. Quand le silence le permettait, on pouvait entendre les bûches se fendre puis s’effondrer dans un petit nuage d’étincelles rougeoyantes. Ça sentait la cheminée et les pieds mouillés, le lait chaud et les omelettes aux pommes. J’aimais bien contempler les filets de vapeur qui s’élevaient au-dessus des tasses de thé, ça allait bien avec l’atmosphère dans la forêt sauf que ça faisait moins peur. Dans le chalet, les pièces étaient tellement petites qu’il fallait sortir de la cuisine pour laisser quelqu’un s’extraire de la banquette grinçante, c’était marrant (sauf quand il pleuvait ou qu’il faisait nuit).
Et puis, quand la nuit commençait à tomber, il y avait souvent de la buée au bord des fenêtres et, quand on regardait à travers, la forêt était toute brouillée. On pouvait deviner les arbres les plus proches et je me souviens que, quand la lune était pleine, ils se dessinaient nettement contre le ciel d’encre, c’était joli. Les autres, c’était comme s’ils disparaissaient peu à peu dans la brume. Je n’osais pas sortir du chalet la nuit, même avec une lampe de poche, de peur d’apercevoir des petits yeux brillants dans le noir et braqués sur moi. Quand il n’y avait pas trop de vent, on entendait même le murmure du ruisseau. Lui aussi, il refuse de quitter mes souvenirs.
On n’avait pas grand-chose pour passer le temps, pourtant je n’ai pas le souvenir de m’être ennuyée… On avait nos conversations, des livres, des photos à regarder, la forêt et les gouttes de pluie sur la fenêtre qui coulaient lentement contre la vitre, se rejoignant, puis hésitant un instant, et reprenant finalement leur course chacune de leur côté. C’était un endroit plutôt humble, une simple cabane au fond des bois et pourtant, j’ai le sentiment d’y avoir connu une forme de richesse que les innombrables commodités de notre époque peinent à m’offrir.
Un sentiment de perte au milieu de l’abondance.
Là-bas, dans cette petite maison de bois, on n’avait pas besoin de toujours plus. On était heureux. Heureux pour rien, heureux de rien. Et ça me rend triste. Comment se fait-il que nous puissions vivre dans un monde qui nous offre tant de choses et avoir malgré tout le sentiment qu’il nous enlève quelque chose d’essentiel ? J’ai l’impression que c’est un peu le mal des temps modernes : vouloir absolument être heureux de quelque chose, au lieu d’être heureux tout court.
Quand je pense à ma grand-maman, ce sont presque toujours des scènes dans une cuisine qui me viennent à l’esprit, c’est drôle, nous en avons vécu, pourtant, des moments ensemble, mais ceux-là sont au centre de mes souvenirs. La tristesse me serre la gorge parfois, j’aurais aimé partager avec elle ce genre de moments en tant qu’adulte, on aurait préparé du thé au citron avec des sachets neufs, je l’aurais interrogée sur sa vie, ses pensées et ses rêves. Quand on est petit, on est un peu égoïste, on n’a pas cette curiosité-là et de toute façon on n’aurait pas vraiment écouté. Je trouve ça étrange, ce sentiment de familiarité que l’on peut développer pour une personne tout en ne sachant rien, ou presque, d’elle.
Parfois, on allait passer toutes les vacances dans ce petit chalet et, chaque fois, c’était la plus belle des aventures. Une forêt rien qu’à nous, pour les gosses que nous étions, c’était magique. Tous ces arbres ont été les témoins privilégiés de nos inventifs jeux d’enfants, sans parler des innombrables vies imaginaires que j’ai vécues dans ces bois. Je n’ai pas gardé énormément de souvenirs de mon enfance, mais ce petit chalet, il a marqué ma vie à jamais.
Aujourd’hui plus que jamais, je donnerais cher pour vivre dans un tel endroit. Pour simplement enfiler des bottes, une veste, ouvrir la porte et inspirer fort cet air froid qui sent la terre. Pour partir marcher entre les arbres, respirer l’odeur de la forêt, sentir les gouttes sur mon visage, puis revenir avec les cheveux humides et les joues toutes fraîches. Grimper les quelques marches menant à la porte de la cuisine, et retrouver son feu et sa lumière chaleureuse.
Quelques mètres carrés, une forêt, un feu, une tasse trop chaude et une fenêtre sur la pluie.
Un jour.
~ veronica