Sans beauté, mon cœur se meurt
Hier soir, je me suis allongée dans l’herbe et j’ai fermé les yeux. Je pouvais sentir la brise d’été caresser ma peau, encore tiède, contrastant avec la fraîcheur de la terre sous mes doigts. J’ai fermé les yeux et j’ai inspiré très fort, comme si cela pouvait miraculeusement imprimer ce souvenir dans ma mémoire. Et je crois que c’est le cas, d’une certaine manière. Parce que souvent, derrière mes paupières closes, ces instants continuent de vivre dans mes pensées, et tous mes sens me renvoient cette réminiscence presque intacte.
Beaucoup de gens considèrent la beauté comme un simple élément décoratif ayant pour seul but d’agrémenter notre vie, réservé aux musées, à la poésie, à la musique ou aux couchers de soleil. D’autres s’en servent comme d’un luxe, indicateur extérieur d’une certaine richesse et simple accessoire confirmant leur valeur face au regard extérieur. D’autres encore expérimentent la beauté sous forme de plaisir sensoriel, car elle ne se limite pas à la vue : elle mobilise tous nos sens. Introduire de l’esthétisme dans notre cadre de vie, dans nos objets compagnons, c’est une jolie façon de contrer la laideur envahissante du monde. Mais pour moi, la beauté, c’est encore autre chose. C’est une compagne de vie, une nourriture émotionnelle, indispensable à mon processus de survie et tout aussi nécessaire que l’air que je respire. Elle est vitale, je crois que le mot n’est pas trop fort. Une vie sans elle me semble inimaginable tellement sa présence façonne chaque aspect de mon quotidien.
Elle irradie dans les détails de la nature, évidemment. Dans la délicatesse du mouvement des herbes hautes caressées par le vent, ou celle des ailes d’une libellule, si finement ciselées qu’elles paraissent soufflées de verre. Dans la courbure dorée et satinée des mots gravés sur le photophore noir qui orne le coin de mon bureau. Dans une vieille étoffe que l’on adore, abîmée par le temps et pourtant plus douce encore que dans sa prime jeunesse.
Il y a aussi les jeux de lumière, comme un rayon de soleil timide qui vient éclairer ma pile de livres d’une certaine manière, ou le reflet dansant d’un feuillage taquiné par un courant d’air. Les vocalises des oiseaux, surtout celles du merle et de la chouette, ravissent mes oreilles, et les petits matins d’été, si particuliers, enchantent tous mes sens à la fois. Ces moments-là me donnent la sensation de ne faire qu’un avec le monde, pour une fois, d’en faire vraiment partie plutôt que de l’observer prudemment. Ils suspendent, l’espace d’un instant, ce sentiment d’exil qui me colle à la peau. Dans la musique aussi, il y a de la beauté, bien sûr. Parfois, une simple mélodie semble pouvoir donner forme à une émotion que l’on portait en soi sans trop savoir comment la décrire. Elle transforme nos émotions en vagues puissantes, presque tangibles, comme si, en les entraînant dans son sillage, elle donnait vie à des petites parts de nous jusque-là en dormance.
Il y a de la beauté dans les mots, bien entendu.
De temps à autre, je tombe sur une phrase qui résume à la perfection un sentiment que j’étais incapable de nommer, et cela me procure un indicible plaisir. On la retrouve aussi dans certains regards échangés en silence, dans un geste tendre, dans la confiance aveugle qu’un animal nous témoigne, dans la senteur d’un crépuscule estival. Il y a une dimension physique qui accompagne tous ces jolis instants, bien au-delà du simple plaisir visuel ou sensoriel. C’est une drôle de sensation, un peu comme si elle possédait une texture qui envahissait tout mon corps. Un frisson du cœur, une euphorie, une ivresse que je ressens systématiquement lorsque mon sens du beau a été touché. C’est un don, je crois, d’être capable de percevoir de la beauté dans la souffrance et la solitude, malgré les orages de la vie et la noirceur du monde.
La beauté est omniprésente, pour qui sait l’apprécier ; pour moi, elle se révèle naturellement, mon regard décelant sans effort le plus infime détail ayant une valeur esthétique. Chacune de mes rencontres avec elle est d’une intensité difficile à décrire — et à comprendre. Certains jours, aussi, mon cœur ploie sous toute la tendresse que je peux ressentir pour un animal paisiblement endormi, pour une fleur habillée d’un rayon de soleil, pour mon petit voisin le merle et son chant si musical. Quand j’écrase par mégarde un escargot les jours de pluie, je saigne dedans. Lorsqu’un renard, une biche ou un écureuil bondissent devant ma voiture, je continue à penser à eux, en espérant qu’ils soient saufs. Et quand l’air devient glacial, je ne peux m’empêcher de songer à tous ces animaux dehors, luttant pour leur survie. Je voudrais tant pouvoir veiller sur chacun d'eux.
Ces émotions-là sont elles aussi l’un des visages de la beauté. D’ailleurs, je me demande ce qui vient en premier : est-ce la beauté qui ouvre mon cœur, ou est-ce mon cœur qui la reconnaît spontanément partout où il se pose ? Parfois, je me dis que c’est simplement tout cet amour en moi qui ne sait pas où voyager et qui s’extériorise alors sous cette forme, pour exister malgré tout et ne pas être gaspillé.
Et si la beauté était le refuge naturel de tout cet amour qui ne sait plus où aller ?
Sans beauté, mon cœur se meurt. Sans beauté, mes sens s’affament. Elle est comme l’oxygène, on ne la remarque pas vraiment jusqu’à ce qu’elle se raréfie.
Et puis, elle est source de tant de belles choses : elle m’inspire mes textes, souvent, et elle est ma muse lors de mes sessions de photographie ; elle régénère mon cœur lorsqu’il se fait trop lourd, elle empêche l’espérance de s’éteindre pour toujours et elle maintient vivante ma faculté à aimer.
Rien de tout cela ne résout nos problèmes, certes. La solitude persiste, pas moins étouffante, et l’incertitude de l’avenir demeure, bien vivace. La beauté coexiste avec le désespoir, sans intention aucune de l’estomper. Elle n’a pas le pouvoir de dissiper les nuages de la vie, aussi attrayante que soit cette idée, mais elle peut tout de même rendre la vie plus légère. Parce que chacun de ces instants de ravissement existentiel y dépose une infime parcelle de sens, comme un discret murmure insufflant une note d’espoir dans notre quête d’un autre possible.
— veronica
Publication originale sur Substack le 27.06.2026