Le plaisir oublié de s’attarder sans raison
J’ai constaté, en abordant ce sujet avec les gens autour de moi, que beaucoup d’entre nous ressentent une sorte de pression constante pour avancer, avancer, avancer. À vite consommer le truc suivant. À vite finir ce livre. À vite boire son café. À faire défiler notre écran. À optimiser chaque minute de nos matinées façon morning miracle, au point où il semble parfois impossible de sacrifier ne serait-ce que quelques minutes de productivité pour se détendre. Entracte. Alors, quand je parle de s’attarder, je ne parle pas seulement de prendre son temps mais aussi du refus de céder à cette espèce de pression, de tension constante, qui nous pousse à aller sur la case suivante. Et surtout… en a-t-on réellement envie ? On ne se pose plus tellement la question, et c’est bien dommage.
L’arrivée d’Internet et surtout des smartphones a indéniablement changé beaucoup de choses dans notre quotidien. Mais aussi dans nos cœurs. C’est vrai, où sont passés ces petits instants pleins de “rien”, ces moments qui permettaient à notre esprit de vagabonder librement et de s’arrêter là où ça faisait du bien ? Ces moments où on se laissait vivre et penser avec délectation, sans que rien ne vienne nous interrompre littéralement chaque minute ? Je n’en peux plus de tout ça. Notre époque nous vole tant de choses, et ça me rend malade. Je ne veux pas de cette façon de “vivre”, parce que ça ne me fait pas du bien. Parfois, j’ai l’impression d’être la seule à mettre les pieds au mur. Et je constate, à ma grande tristesse, que c’est une lutte constante pour préserver l’existence de toutes ces petites choses qui, pourtant, composent mon univers tout entier.
Qu’est devenu l’art de prendre son temps, de savourer l’instant présent ? Tous ces petits moments insignifiants qu’on appelait, autrefois, la vie ?
Rester quelque part un peu plus longtemps, sans raison valable. Prendre le chemin le plus long pour rentrer chez soi. Arriver en avance et simplement attendre, au lieu de dégainer son téléphone pour combler le “vide”. Laisser un après-midi d’automne être un après-midi d’automne, au lieu de le convertir en une longue liste de tâches. Prendre le temps de s’adonner à une activité, même si on pourrait la faire plus rapidement. Laisser des interstices dans sa journée, comme on laisserait des espaces blancs dans un calendrier. Apprécier ce privilège insolite de disposer de trois heures sans rien à faire. S’interroger sur ce que “perdre du temps” signifie vraiment.
Il y a aussi le plaisir de rester attablé à la fin d’un repas, et de laisser les conversations aller où bon leur semble. Encore un peu de vin. Encore un peu de dessert. Oh et puis zut, encore un petit café. Juste parce qu’on en a envie. Discuter à bâtons rompus jusqu’à ce que la fatigue nous submerge et aller se coucher le cœur empli de joie. Les brunchs dominicaux qui s’étirent paresseusement jusqu’à 17 heures. Prendre le temps de cuisiner en y engageant tous ses sens, même si cela prend deux heures au lieu de vingt minutes. Le plaisir de tenter des expériences culinaires, juste parce que rien ne presse.
Les conversations qui continuent alors qu’on pensait en faire le tour en quelques minutes. Celles qui se terminent trop tôt alors qu’on avait encore plein de choses à exprimer. Celles où personne n’essaie d’avoir raison, et qui n’ont pas de but particulier. Le plaisir coupable et enfantin de passer d’un échange sérieux à des bêtises qui nous font rire à gorge déployée. Cette étrange intimité que l’on ressent quand on se trouve dans la cuisine de quelqu’un en pleine nuit. Cet ami qui dit “ah oui juste encore un truc” et qui relance la conversation une heure durant. Ces silences confortables qui ne peuvent exister qu’entre deux êtres qui se sentent bien ensemble. La différence, presque palpable, entre le fait de parler à quelqu’un et passer du temps avec lui.
Ce que j’aime aussi, c’est ces amitiés qui semblent se dérouler en pointillés, et avec qui la conversation reprend tout naturellement même s’il s’est écoulé plusieurs mois depuis la dernière fois. Ces personnes qui rendent l’amitié facile, avec qui on peut simplement s’asseoir et ne rien faire de spécial. Juste traîner ensemble et en faire un souvenir que l’on conservera dans son cœur. Et, forcément, je pense à la triste façon dont le passage à la vie adulte transforme les “Passe à la maison” en “Attends, je regarde mon agenda, alors, avril et mai ça n’ira pas mais en juin si tu veux.” (non, merci, je préfère jamais alors).
Ces amitiés bâties sur des montagnes de moments ordinaires qui deviendront leur colle. L’ennui à deux qui réconforte autant qu’une tarte aux pommes, encore tiède, imprégnée de cannelle. Les discussions sur l’oreiller dans l’obscurité alors qu’on devrait dormir depuis longtemps. Se retrouver quelque part et juste marcher, flâner, sans savoir encore où on ira. Lire en silence, côte à côte dans le canapé, et échanger de tendres et furtifs regards. Les débuts d’une histoire d’amour, quand on aimerait étirer encore un peu le moment des adieux.
Et puis, la solitude, bien sûr. S’asseoir quelque part et regarder autour de soi sans ressentir le besoin de faire absolument quelque chose. S’ennuyer sans s’ennuyer. Contempler le ciel à travers la fenêtre embuée. Flairer les effluves de sa tasse de thé et trouver ça émouvant parce que ça met du réconfort plein le cœur. Lire une page d’un livre et s’arrêter au milieu en regardant le mur parce que nos pensées nous entraînent ailleurs. Prendre un bain trop chaud sans mettre de musique et simplement écouter la mousse qui pétille. Aller marcher sans écouteurs. Résister à l’envie de prendre un souvenir en photo, et essayer très fort de l’emprisonner dans sa mémoire à la place. Laisser ses pensées arriver comme elles viennent sans essayer de les ranger bien comme il faut. Apprivoiser l’inconfort (passager) de se retrouver seul sans rien avoir à consommer.
Et le temps, bien évidemment. Ce temps dont on se plaint toujours de manquer, alors que de toute façon nous ne savons plus l’apprécier à force de disperser notre attention aux quatre vents. Mais, souvent, le temps est ce qu’on en fait, non ? “Je n’ai pas le temps”, est-ce que ça ne veut pas plutôt dire “Je ne prends pas le temps” ? Car combien de ce précieux temps abandonnons-nous à ce maudit téléphone ? A-t-on oublié comment s’attarder ? Comment s’arrêter un instant ? Comment vivre autrement que les yeux rivés sur un écran de verre, happés par des univers virtuels, sans plus faire attention à la vie qui s’écoule inexorablement dans le sablier, juste à côté de nous ?
Verre contre verre, mais le premier nous aspire hors de la vie tandis que l’autre nous rappelle que le temps passe. L’un nous fait perdre la conscience du temps, l’autre nous la rend.
Aurions-nous perdu les contours du temps ?
Qu’est devenu le plaisir de regarder un film sans consulter son téléphone en permanence ? Celui de lire un texte d’une traite, ou d’écouter quelque chose attentivement, sans faire autre chose en même temps ? Celui de réfléchir sereinement, sans bruit, et sans passer systématiquement nos pensées au tamis de la comparaison ?
Et qu’est-il advenu de nos liens ? On finit par avoir l’impression de ne plus rien connaître de la vie de nos proches, excepté ce qu’ils partagent sur les réseaux sociaux. Maintenir des liens semble être devenu une tâche herculéenne, et la paresse relationnelle atteint des sommets. Dire que cela me désole est un euphémisme… Je me sens si impuissante face à ce phénomène qui nous éloigne non seulement de la vie mais aussi de nous-mêmes, nous poussant toujours plus loin des autres et de leur présence physique. Souvent, très souvent, une profonde mélancolie étreint mon cœur : je me remémore avec émotion l’époque où nous vivions sans toute cette technologie, où nous vivions pleinement ces moments heureux parce que c’est tout ce que l’on avait — et ça nous suffisait. Aucun mot ne peut exprimer à quel point je déplore que ces frontières aient été effacées par le “progrès”.
En étant constamment accrochés à ce maudit téléphone, on ne peut offrir aux autres que la moitié de soi-même (au mieux). Et la moitié de notre attention, aussi, dans le meilleur des cas. Mais moi, je ne veux pas de demi-mesures. Les gens et les choses que j’aime, je les veux entièrement. Ces derniers mois, j’ai réalisé avec tristesse que je n’arrive plus à ressentir une véritable affection pour ceux qui ne sont présents qu’à moitié, et encore moins pour ceux qui semblent avoir définitivement élu domicile dans une contrée virtuelle. Et je ne parle pas d’un choix délibéré mais d’une réaction physique réelle, viscérale, d’un sentiment de rejet, d’un cœur qui se serre à chaque fois que quelqu’un opte pour le virtuel au détriment de la vie. Car entretenir une relation avec ces personnes introduit précisément ce que j’essaie tant de fuir dans mon quotidien.
Je me sens étouffée, asphyxiée par le monde moderne et son énergie déplaisante, assaillie par la crainte qu’il écrase tout sur son passage, comme une boule de neige qui ne cesse de grossir et qui semble impossible à arrêter.
Alors, de tout mon cœur, je vais continuer à me battre pour protéger ce monde alternatif — ces Terres de traverse —, celui qui ne se révèle que lorsque l’on prend le temps de s’attarder un peu, beaucoup, passionnément. C’est ma manière de préserver le genre de vie que je désire et aussi, je l’espère, de donner à d’autres l’envie de m’y rejoindre.
— veronica